Cinéma

Chasse gardée, propriété privée !



La Zona, propriété
privée

De Rodriguo Pla (Mexique, 2007)
Avec Daniel Ginenez Cacho, Maribel Verdu, Carlos Bardem

Il était une fois un beau, très beau quartier résidentiel. De jolies maisons, toutes identiques, bien sûr. De belles pelouses, bien tondues, des arbustes, bien taillés. Des allées fleuries. Des
enfants qui jouent. De grosses voitures, BMW 4×4. Et puis un mur, un grand mur avec des barbelés et des caméras.
Et derrière le Mur? Les autres. La vie. La ville avec ses immeubles, grands, parfois (souvent?) vétustes. Avec ses pauvres, ses flics. Et donc la peur de celui qui possède: l’insécurité.
Ca, c’était pour le décor.
C’est la nuit, il pleut des cordes. Nous sommes du « mauvais » côté, dans une casse au pied du Mur. Miguel, un ado de 16 ans, a donné rendez-vous à sa copine dans un vieux bus pour avoir, enfin, un
peu d’intimité, de tranquillité. Son pote Mario l’a accompagné et en profite pour boire avec le gardien de la casse. Cédant à une rafale de vent et de pluie, un immense panneau publicitaire
s’écroule à côté du bus, créant une brèche dans le mur, un pont. Le passage d’un monde à un autre. Mario voit là l’occasion de se remplir les poches, l’occasion de braver l’interdit et de
pénétrer enfin dans ce riche éden, une sorte de caverne d’Ali Baba pour celui qui n’y a jamais mis les pieds.
Mario parvient à persuader le gardien de la casse et son jeune ami Miguel de le suivre. Ils franchissent le Mur : vision chaotique, apocalyptique : une nuit noire, un déluge, un Styx,
un non-retour.
Bien évidemment, on ne pénètre pas dans la Zona sans y avoir été invité. Les choses vont mal tourner.
Comment réagirions-nous si un inconnu, qui plus est un voleur, venait rompre notre harmonie ? Si un intrus pénétrait dans notre propriété sans notre accord ? Si ce miséreux venait
souiller notre plancher et voler notre voisine ? Et puis peu importe qu’il vole, viole ou tue notre voisine, parce qu’en fait, c’est notre microcosme qu’il met en péril ! Eh oui, si la
Police vient enquêter dans notre Zone, nous perdrons nos droits et notre Zone sera offerte au regard de tous. Seule solution pour protéger notre Eden : faire justice nous-mêmes !

Ce film veut mettre en scène une contre-utopie, autrement dit une vision négative de notre monde avec ses travers et ses dysfonctionnements. Pourtant, ce film est criant de réalisme, brut de
violence et de peurs. On pourrait s’y croire, on s’y croit. Ce film fait mal.
Il fait mal parce qu’il aborde des thèmes d’aujourd’hui : la violence et la peur de l’insécurité, deux thèmes corrélatifs. Dans les médias, tous les jours, on entend parler d’insécurité, de
violences. A présent, les caméras nous surveillent : dans les métros, dans les bus, à certains carrefours routiers, sur les autoroutes, dans certains quartiers, dans les magasins, etc…
« Smile, big brother is watching you ! » Viendra bientôt le jour où les ghettos de riches s’entoureront d’un mur à barbelés… Au lieu de nous protéger, ces
télésurveillances exacerbent la paranoïa. Toutes ces assurances pour le moindre objet, toutes ces protections à prendre pour le moindre déplacement, la moindre activité, la moindre utilisation du
moindre objet, font que l’on a peur de tout. Stop ! Arrêtons ces babillages ! A trop vouloir posséder on oublie de vivre. Etre ou avoir, telle est la question.
Le film fait mal encore parce que les acteurs, peu voire pas connus du public, sont d’autant plus « ordinaires » : ce sont nos frères, nos voisins, les autres. Et les cadrages
rapprochés (de nombreux gros plans, plans taille, etc) amplifient ce sentiment de proximité : on se croirait à leurs côtés. Le mal naît, s’insinue en chacun de nous : un tel parce qu’il
ne résiste pas à la tentation de voler ces riches qui s’enferment et se cachent du dehors, un tel parce qu’il prend peur pour ses biens et sera prêt à tuer pour cela…Même celui qui se veut bon
père de famille et mari aimant se laisser aliéner par la peur et se fermera à l’appel pacifique de sa femme et son fils. Même celui qui osera dire non à cette chasse à l’homme s’enfermera dans le
silence et l’inaction. La Justice n’échappe pas au stéréotype de la Justice qui n’a plus rien de juste et qui est corrompue à son sommet : « l’argent n’a pas d’odeur », pourquoi
tendre la main à un cul terreux quand on pourrait ajouter quelques zéros à notre compte en banque ? Aider un homme aux abois ou perdre son boulot ? Fatidique dilemme, cas de conscience,
rage intérieure.
En fait, ce film explore bien la complexité de l’âme humaine qui parfois n’a plus rien d’humain : « l’homme dans toute la vérité de sa nature ». L’instinct de propriété,
les biens, tout ça pourrit l’âme humaine et fait des hommes des bêtes. Les hommes se laissent entraîner, se retrouvent en meute et chassent, s’acharnent : spectacle insoutenable de ce que
peut être la cruauté, absence de compassion, absence de pitié, absence de sentiment ? Si ce n’est la rage qui dévore : les bêtes ont soif de sang, elles ne seront satisfaites que
lorsque le sang aura coulé, sourdes à tout appel exhortant à l’arrêt de la chasse, sourdes à celui qui veut protéger le gibier. Puis vient le temps des regrets. Le fil est mince…Qu’est-ce qui
fait qu’en une seconde tout bascule ? Qu’est-ce qui fait que la folie s’empare de l’homme si facilement ? Trop tard. La vérité, c’est parfois moche. Conscience, quand tu nous
tiens ! « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Caïn, mais aussi chacun d’entre nous, qui sait ?. Immuabilité et paradoxe de l’âme humaine qui à la fois
appelle à la tolérance lorsqu’elle est simple témoin des horreurs du monde et se délecte de la souffrance d’autrui lorsqu’elle est touchée par la violence. Les pendaisons sur place publique, les
guillotines et les peines de morts ne sont pas si loin : l’homme ne change pas (ou si peu).
Question à 1 million : où peut-on lire l’une des sentences qui se veut pilier de notre civilisation « tu aimeras ton prochain » ? Malheureusement, ça n’est pas aussi
simple…

Tout cela est bien noir. Mais il y a un toujours un espoir, un esprit éclairé qui comprendra que la vie ne se résume pas à un Mur ni à une prison dorée. Un espoir qui se montrera digne d’être
humain, un espoir qui sera.

Plus d’infos sur le film ici (site officiel).

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2 réflexions au sujet de « Chasse gardée, propriété privée ! »

  1. Bonjour, je constate une fois de plus que ce film a marqué et plaît aux spectateurs qui l’ont vu. Personnellement, je trouve que c’est un bon « thriller social ». Cette façon de séparer les classes sociales même géographiquement ne peut qu’engendrer la violence. L’espoir à la fin est très mince. Un film qui doit faire réfléchir. Bonne après-midi.

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