Cinéma

De la décence des voyous

Pour lire cet article en musique, écoutez la chanson suivante: « Mdlwembe » de Zola ou Tsotsi -> http://www.deezer.com/#music/result/all/Mdlwembe%20 ou, les pistes 14, 15, 16, 17 de l’album « Tsotsi » -> http://www.deezer.com/#music/album/94292


Tsotsi


Mon nom est Tsotsi, en VF

De Gavin Hood

(Afrique du Sud, Royaume-Uni, 2006)
Avec Presley Chweneyagae, Mothusi Magano…

Bidonville de Johannesburg, Afrique du Sud, de nos jours. La lumière orangée du crépuscule, une masure, un groupe de jeunes. « Eh, Tsotsi, on fait quoi ce soir? ». « On va en ville? ». Ni une, ni deux, Boston, Boucher, Gorille et Tsotsi, en meneur de troupe, quittent leur ghetto pour l’effervescence de la ville, pour les beaux costumes et les boutiques, mais surtout pour l’argent. Jeunes lions pleins d’énergie, de fougue, de colère, et de haine? Faisant voler la poussières, toisant les simples villageois, ils traversent leur ghetto comme s’ils en étaient les stars ou les caïds.
A présent, nous sommes dans la gare routière de la ville, immense fourmilière grouillant de potentielles victimes…Tsotsi, celui qui a effacé son passé jusqu’à nom, celui qui a choisi le nom de « voyou » (« Black urban criminal ») guette, prend son temps et choisit enfin sa cible. Là voilà traquée et prise au piège. Mais au fait, Tsotsi, ta décence, où est-elle? L’as-tu aussi effacée de ton âme?

La décence, un mot clé du film…Un petit mot que clame Boston, un tout petit mot qu’il lance à la figure de ses compères, parce que, lui, ne peut supporter la froideur et le plaisir délectable que le meurtre procure à Boucher. Sans foi, ni loi, ce dernier s’apparente davantage à une bête sanguinaire qu’à un homme. Il ne veut que du sang, il ne cherche qu’à tuer…Nul besoin de prétexte, nul besoin de raison. Gorille n’a pas oublié la décence, mais à l’image de son surnom, c’est un gros nounours qui suit son leader sans poser de question, qui est prêt à le protéger, voire à donner sa vie, sur un simple ordre…Quant à Tsotsi, il demeure muré dans son silence et lorsque le silence ne suffira plus, lorsqu’il ne pourra plus se contenir, il laissera éclater sa rage et passera son ami à tabac.
Désormais seul, Tsotsi va errer dans les beaux quartiers, braquer une femme et lui voler sa voiture. A l’arrière de la voiture, des cris se font entendre, ce sont ceux d’un bébé…La noirceur de Tsotsi, sa rage, son silence, confrontés à l’innocence d’un bébé à peine ouvert au monde, sa totale dépendance à l’adulte et ses cris…L’heure des responsabilités, des choix est venue.

La violence que dégage ce film est incroyable! Tout est violent: les sentiments, les couleurs et les contrastes, les hommes…jusqu’à la musique.
L’un des acteurs secondaires du film, Zola, est aussi une star de la musique sud-africaine. Il s’illustre dans le « kwaito », tendance musicale des ghettos qui se nourrit de rythmes house, de R&B, de ragga, avec des paroles en dialectes, en argot, etc. Zola a composé la bande son du film: une musique très ryhtmée, parfois agressive, dynamique aussi; une musique qui crie, qui veut se faire entendre; une musique vibrante, à l’image de la jeunesse du film. A mesure que le film avance, à mesure que Tsotsi replonge dans son passé et retrouve sa décence, la musique se fait plus « douce »…
Par ailleurs, les contrastes créent, eux aussi, une forme de violence: les lumières jaunes, orangées du jour d’un côté, de l’autre les bleus sombres, les noirs de la nuit. Deux mondes s’opposent: la chaleur du jour qui permet aux âmes de dormir, de se reposer, de retrouver un peu de douceur; la nuit qui réveille (évidemment) les démons de chaque âme, qui excite les peurs et les haines, qui permet aux prédateurs de commettre leurs méfaits…
Ensuite, les décors sont également chargés de sens: une ville entourée de ses ghettos et de ses cités des enfants perdus…Ceux qui n’ont pas de moyens sont encore et toujours « parqués » en périphérie, entassés les uns sur les autres et vivent dans des caisses, des préfabriqués rouillés. Partout, en ghetto pauvre comme en ville, on peut lire sur les panneaux publicitaires « We are all affected ». Le HIV et les ravages qu’il cause en Afrique marquent ainsi le film de leur présence, ils ne sont pas étrangers à la colère qui fait vivre les jeunes, ni au regroupement d’enfants orphelins. Ces derniers, sans abri, sans repères, à l’écart des grands, ont fait de gros tubes de béton leur maison, sorte de cité des enfants perdus qui éveille le pathos du spectateur.
Violent, ce film l’est aussi dans les scènes qu’il propose: les prédateurs prennent leur cible au piège dans le métro; Tsotsi tabasse son ami parce que ce qu’il dit est vrai et la vérité n’est pas toujours belle à voir; la mère accidentée sort de son coma et comprend que ce qu’elle a vécu n’est pas un cauchemar, que son bébé est perdu dans la banlieue; Tsotsi et le sans-abri handicapé; etc…Il y en a tellement! Ce film est digne d’une tragédie antique…Gavin Hood signe ici un scénario et une réalisation impeccable.
Enfin, ce film explore l’âme humaine: de la haine, à l’amour, en passant par l’indifférence, la tristesse, la peine, la compassion, etc., tout est exploré et parfaitement interprété par Presley Chweneyagae. Ce gamin de 20 ans (à l’époque) exprime avec force et justesse tout le mal-être et la souffrance de son personnage. Face à la tendresse et à la douceur d’une mère pour un enfant, à sa beauté et à sa délicatesse, Tsotsi tressaille et détourne son regard, comme s’il s’interdisait cette douceur, comme si tout cela réveillait une part de lui-même depuis longtemps enfouie. Mais il ne peut résister, il veut sa part de douceur, l’espoire renaît en lui. Le bébé, puis la femme lui ouvriront la voie de la paix (de la rédemption pourrait-on dire), la paix avec lui-même. La femme « colorera » sa vie. Le jeu de Presley Chweneyagae est réellement épatant: son regard, ses gestes, les tons de sa voix, tout est juste, percutant!
On pourrait également faire remarquer que le film ne tombe pas dans le cliché facile du policier tueur de noirs ou tout bêtement bastonneur.

En bref, ce film retrace le difficle (ré)apprentissage de la décence: le respect de l’autre, dans ses actes et dans ses paroles. Il livre aussi le portrait d’un gamin rendu orphelin, détruit en
son âme par ce qu’il avait de plus cher (ses parents) et qui, grâce à l’amitié et à l’arrivée d’un bébé, va redécouvrir la vie et surmonter sa douleur.

Pour plus d’infos sur le film: http://www.tsotsi.com/english/index.php
Le dossier Press Center est vraiment très intéressant.

Publicités