Littérature

La chance, on la porte en soi

Vous avez certainement entendu parler du film aux 8 oscars de Danny Boyle ?
Vous avez peut-être même vu, aimé, adoré ou pas,
Slumdog Millionaire?
Bien, bien… Mais avez-vous lu la source d’inspiration de
Slumdog?
Je veux parler du livre de Vikas Swarup,
Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire (publié aux éditions 10-18, 2005).
Dépaysement et bouleversement(s) garantis…

Pour lire cet article en musique, une seule solution: écouter la bande originale – oscarisée – du film
Slumdog Millionaire.
Disponible sur Deezer, ici.


Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire

Titre original : Q and A

De Vikas Swarup

2005, Ed.10/18

4ème de couverture :

Quand le jeune Ram Mohammad Thomas devient le grand vainqueur de « Qui veut gagner un milliard de roupies ? », la production soupçonne immédiatement une tricherie. Comment un serveur de dix-huit ans, pauvre et inculte, serait-il assez malin pour répondre à treize questions pernicieuses ? Accusé d’escroquerie, sommé de s’expliquer, Thomas replonge alors dans l’histoire de sa vie… Car ces réponses, il ne les a pas apprises dans les livres, mais au hasard de ses aventures mouvementées ! Du prêtre louche qui laisse trop volontiers venir à lui les petits enfants à la capricieuse diva de Bollywood, des jeunes mendiants des bidonvilles de Bombay aux touristes fortunés du Taj Mahal, au fil de ses rencontres, le jeune homme va apprendre que la fortune sourit aux audacieux…

Mon avis :

Malgré les couleurs vives et gaies de la couverture, ce livre n’a rien de réjouissant ! Les aventures de Ram Mohammad Thomas (R.M.T.) brossent le portrait de l’Inde, sans complaisance, sans fards, sans tabous. Le résultat (ou la vérité ?) n’est pas beau à lire : injustices, vols, prostitution des mineur(e)s et condamnation à mort de ces mêmes mineur(e)s contaminé(e)s par le Sida ou autres MST, crimes, exploitation sans scrupules de la misère, et la misère, encore la misère, toujours la misère…La misère pousse au crime, le crime conduit à la misère, éternel et indestructible cercle vicieux !

Pour autant, malgré l’horreur de cette réalité, le livre se dévore avidement. L’auteur, Vikas Swarup – qui travaille au Ministère des Affaires étrangères à new Delhi -, a eu la géniale idée de construire son roman selon la progression de l’émission télé : une question = un chapitre ; si bien que la tension monte au fil des chapitres, le suspense grandit et on se demande bien comment tout cela finira… Quelle sera l’issue de ce nouveau combat opposant David à Goliath ?

Enfin, le plaisir (parce qu’on en a) de la lecture réside dans l’affection, dans la compassion qu’on ressent – indubitablement – pour les personnages : R.M.T. surtout, mais aussi son ami Salim, ou encore Gudiya et Nita. On aime ces enfants parce que, bien que vivant dans la boue, ils ont de l’or dans leur cœur, au fond des yeux, au bout des doigts. Ils vivent dans la misère, mais ils sont généreux, ils partagent et ne se plaignent pas. Ils s’inventent des rêves, de grands rêves, pour oublier leurs souffrances. Et ils croient à leur bonne étoile.

Ce roman, tout en nous montrant une réalité noire mais « bien existante » de l’Inde, condamne en filigranes les travers de la société et les agissements inhumains et vénaux des gangs mafieux. Cependant, grâce à ses personnages, le roman est aussi porteur d’espoir. R.M.T. symbolise d’ailleurs à lui-seul la paix, la cessation des conflits religieux : son nom réunit les trois grandes religions du pays. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir !

Extraits

R.M.T. s’adresse à Smita, une avocate. (p.27-28)
« Je sais ce que vous pensez. Comme Godbole (un inspecteur de Police), vous vous demandez ce que je fabriquais dans cette émission.
Comme Godbole, vous croyez que je suis tout juste bon à servir du poulet rôti et du whisky dans un restaurant. Que je suis censé vivre comme un chien et mourir comme un insecte. Pas vrai?
[…] Eh bien, madame, nous les pauvres pouvons aussi poser des questions et exiger des réponses. Et je parie que si les pauvres organisaient un quiz, les riches seraient incapables de donner une seule bonne réponse. Je ne connais pas l’unité monétaire de la France, mais je peux dire combien d’argent Shalini Tai doit à l’usurier du coin. Je ne sais pas qui était le premier homme sur la Lune, mais je peux dire qui était le premier homme à fabriquer des DVD clandestins à Dharavi. Pourriez-vous répondre à ces questions dans mon quiz?
[…] Vous vous en rendez compte, quand vous respirez? Non. Vous savez que vous respirez, c’est tout. Je ne suis pas allé à l’école, je n’ai pas lu de livres. Mais, je vous le dis, ces réponses, je les connaissais. »

Premières lignes du prologue:

« J’ai été arrêté, pour avoir gagné à un jeu télévisé.
On est venu me chercher tard dans la soirée, à une heure où même les chiens errants dorment déjà. Ils ont enfoncé ma porte, m’ont passé des menottes et m’ont escorté jusqu’à la jeep qui attendait en faisant tourner son gyrophare rouge.
Il n’y a pas eu de branle-bas de combat. Aucun de mes voisins n’a bougé dans sa cabane. Seule la vieille chouette sur le tamarinier a hululé pendant qu’on m’emmenait.
Les arrestations à Dharavi sont aussi courantes que les pickpockets dans le train local. Il ne se passe pas un jour sans qu’un malheureux se fasse embarquer au poste. Il y en a qui se font traîner manu militari par les agents, qui hurlent et se débattent en chemin. Et il y en a qui suivent calmement. Qui attendent, qui guettent presque l’arrivée de la police. Ceux-là sont soulagés de voir apparaître la jeep au gyrophare rouge.
Avec le recul, je me dis que j’aurais peut-être dû hurler et me débattre. Clamer mon innocence, faire un esclandre, alerter le voisinage. Mais cela n’aurait sans doute pas servi à grand-chose.
Même si j’avais réussi à réveiller quelques habitants, aucun n’aurait levé le petit doigt pour me défendre. Ils auraient observé la scène d’un oeil torve, lâché une banalité du style «et voilà, encore un». Ils auraient bâillé et seraient retournés se coucher illico. Mon départ du plus grand bidonville d’Asie ne changera rien à leur existence. Il y aura toujours la queue pour l’eau le matin, et la lutte quotidienne pour attraper le train de sept heures trente.
Personne ne cherchera à connaître le motif de mon arrestation. D’ailleurs, lorsque les deux agents ont fait irruption dans ma cabane, moi non plus je ne me suis pas posé la question. Quand on vit dans l’«illégalité», qu’on flirte avec la misère dans un dépotoir humain où il faut jouer des coudes pour le moindre centimètre d’espace et faire la queue même pour chier, une arrestation est par certains côtés inévitable. On est conditionné à croire qu’un jour il y aura un mandat avec votre nom dessus, qu’une jeep avec un gyrophare rouge finira par venir vous chercher.
Certains diront que tout ça, c’est ma faute. le n’avais qu’à ne pas aller à cette émission. Agitant un doigt accusateur, ils me rappelleront les paroles des anciens de Dharavi : il ne faut jamais franchir la frontière qui sépare les riches des pauvres. Après tout, un serveur sans le sou n’a rien à faire dans un quiz télévisé, un jeu qui s’adresse à l’intellect. Le cerveau est un organe que nous n’avons pas le droit d’utiliser. Nous devons seulement nous servir de nos mains et de nos jambes.
Ah ! s’ils m’avaient vu répondre à ces questions ! Après ma prestation, ils m’auraient considéré d’un tout autre oeil. Avec respect. Dommage que l’émission n’ait pas encore été diffusée. Pourtant la rumeur a couru que j’avais gagné quelque chose. Comme au loto. En apprenant la nouvelle, les autres serveurs du restaurant ont décidé de donner une grande fête en mon honneur. Nous avons chanté, dansé et bu tard dans la nuit. Pour une fois, nous n’avons pas mangé la nourriture rance de chez Ramzi. Nous avons commandé du poulet biryani et des seekh kebabs au cinq étoiles de Marine Drive. Le barman gâteux m’a offert sa fille en mariage. Même le gérant ronchon m’a souri avec indulgence et m’a finalement remis mes arriérés de salaire. Il ne m’a pas traité de sale vaurien, ce soir-là. Ni de chien enragé.
À présent, Godbole m’abreuve de tous ces noms d’oiseaux et même. le suis assis en tailleur dans une cellule de deux mètres sur trois avec une porte en métal rouillé et une petite fenêtre grillagée qui laisse passer un rayon de soleil poussiéreux. Le cachot est chaud et humide. Des mouches bourdonnent autour des restes moisis d’une mangue trop mûre, écrasée sur le sol en pierre.
Un cafard à la triste figure trottine en direction de ma jambe. Je commence à avoir faim. Mon estomac gargouille.
On me dit qu’on va me conduire sous peu à la salle d’interrogatoire, afin d’être questionné pour la seconde fois depuis mon arrestation. Après une attente interminable, quelqu’un vient me chercher. C’est l’inspecteur Godbole en personne.
Il n’est pas très vieux, Godbole, dans les quarante-cinq ans peut-être. Il a un crâne dégarni et un visage rond affublé d’une grosse moustache en guidon de vélo. Il marche à pas lourds, et sa panse bien nourrie ballotte par-dessus son pantalon kaki.
– Saletés de mouches, jure-t-il.
Il tente d’en chasser une qui lui tournicote sous le nez. Raté. »

Publicités

3 réflexions au sujet de « La chance, on la porte en soi »

  1. Petite cachottière, il est sympa ton blog! Tu m’as fait envie, je vais peut-ëtre ajouter ce livre à ma PAL de vacances (qui est déjà conséquente!). @ + et bonnes lectures.
    Rafafa

Les commentaires sont fermés.