Littérature

Life is a cabaret… Come to the cabaret!

Peut-être que ma mère Blanche verra la lettre flotter au fil de l’eau et elle viendra la repêcher sur le dos d’un héron. Peut-être, ou bien elle retroussera sa
robe avant d’entrer dans l’eau, elle tendra la main pour la cueillir comme une jolie écrevisse.
(4ème de couv.)
 

“Qui se soucie de la vie des pierres avant d’en prendre une dans sa main?”


Dans Le Cabaret des oiseaux d’André Bucher, Tristan raconte son enfance, puis son adolescence, marquées par le deuil, la souffrance, le silence. Par la musique aussi, la Nature et les
oiseaux.



Le Cabaret des oiseaux

D’André Bucher
2004, Ed. Sabine Wespieser

1988. Tristan a six ans. Il vit dans une petite ferme isolée dans les montagnes de Gap avec ses parents. Son père travaille beaucoup et boit aussi beaucoup. Sa mère, Blanche, est comme un
ange sur Terre. Tristan grandit seul, au contact des arbres et des bêtes. Il grimpe souvent dans les tilleuls de la cour.

Un jour, son père part vendre des bêtes à la ville, le chien Milo le suit. La mère s’affaire dans la maison, Tristan joue dans la cour. Il voit arriver deux silhouettes qu’il n’identifie pas.
Apeuré, il se réfugie dans un tilleul et guette les deux hommes, effrayants. Ils s’introduisent dans la maison, violentent Blanche. Tristan court alors jusqu’à la maison, inquiet pour sa mère.
Surpris, les hommes abattent la femme.

Et de Tristan de se réfugier dans ses arbres…

 


Devenu grand, à 19 ans, Tristan remonte le fil de son enfance. En prison, dans sa cellule, il repense aux montagnes, aux vastes espaces de son enfance. Il se remémore le drame de ses six ans, et
la cage qu’il s’est alors construite : plus un mot, plus de paroles, une forme d’autisme. Un « spectacle » trop dur pour un enfant, une culpabilité qui le ronge inconsciemment. Une
double culpabilité : sa mère est morte à cause de lui, son père boit sans fin à cause de lui. « Le docteur de l’esprit » cherche mais n’aide pas Tristan. En écrivant, Tristan
souhaite qu’on le comprenne mais il essaie aussi de se comprendre lui-même. Isolé, face à des adultes qui n’ont rien gardé de leur enfance, Tristan se réfugie dans le silence, dans les arbres,
choisit un merle et une corneille comme amis. Tristan souffre en silence, endure les coups de son père et son alcoolisme sans broncher, croit payer sa dette. Lorsque le père ramène Maryse (ou
Martha pour les hommes du bar), la vie reprend son cours, doucement… Pour autant, Tristan ne « guérit » pas…

Le Cabaret des oiseaux, c’est l’histoire d’une lente destruction de l’âme, d’une lente re/dé-construction d’une famille qui cherche à vivre malgré la douleur. L’écriture réinvente le temps, celui
de la contemplation, au rythme – musical, mélancolique – de la nature. On croirait entendre siffler le merle, bruisser le vent dans les tilleuls…

 

Quelques morceaux choisis :

« Une porte qui ne vous aime pas n’a besoin de personne pour rester fermée.
C’était valable pour les animaux comme pour les gens. A propos de porte, si j’y repense maintenant, le mercredi, à l’école, je me tenais derrière, j’écoutais les autres parler de moi. Selon
l’avis des spécialistes : « Au bout d’un an, j’allais un peu mieux, je commençais à me remettre la tête en mouvement. » J’aurais pu ajouter : « Même si, coincé dans la
serrure, le cœur n’en finissait pas de repeindre notre vieille maison tout en noir. » « Certes », poursuivait le docteur de l’esprit, en réunion avec le « petit mètre »
(= l’instituteur), la directrice et aussi le docteur des généralités, quelques fois M. Vargas, l’homme aux menottes, sans oublier mon père Alex ; « certes, je me construisais plutôt
bien. Je  n’étais pas au-dedans ou au-dehors de la réalité des choses de ce monde, non, j’étais un acrobate, sans balancier, retenu par un fil. La question restait de savoir si le fil qui me
maintenait était solide ou bien fragile. »

« Quand ma mère est morte, en 1988, j’ai pensé que le monde – malgré le ciel et les étoiles – celui qui l’avait fait, il l’avait loupé, il s’y était mal pris. Puis j’ai appris avec les
années que chacun de nous avait sa pelote de laine et de mots pour faire, défaire ou tricoter une maille de l’univers et donc, moi aussi, je devais essayer. Pour pouvoir le supporter tel qu’il
est. C’est ce que je ressens, bien que je n’y sois pas encore parvenu. »

« C’est ça la justice, un citron. On presse tout le monde : les innocents et les coupables, au bout du compte, tout le monde se retrouve le cœur à sec. »

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