Littérature

La pierre elle-même peut un jour transpirer, alors que dire d’un homme…



Terre des Oublis

Thu Huong Duong
Ed. Sabine Wespieser, 2007


Hameau de la Montagne, au coeur du Vietnam de l’après-guerre.
Miên et les autres femmes du village rentrent chez elles, après une expédition en forêt pour récolter du miel. Mais Miên a le ventre et la gorge noués; un pressentiment, un mauvais pressentiment. Ses sens ont raison: tous les gens du village sont réunis devant sa maison, la plus belle et la plus riche du village. Les premières pensées de Miên vont aux deux hommes de sa vie: serait-il arrivé quelque chose à son fils Hanh? Ou à son mari Hoan parti en voyage d’affaires depuis quelques jours? Non.
La réalité sera plus fatidique et dilemmatique…Miên va assister à la bascule de sa vie, elle va replonger dans son passé et l’imposer, malgré elle, à ceux qu’elle aime. Quatorze ans auparavant, alors qu’elle avait 17 ans, Miên a épousé Bôn, un jeune homme pauvre de son village. Quelques mois après leurs noces éphémères, Bôn a rejoint l’armée et s’est perdu dans la guerre. Les mois se sont écoulés, les horreurs de la guerre n’ont pas réussi à entacher son amour pour la belle Miên. Les mois se sont écoulés et son régiment a été décimé. La mort de Bôn a alors été annoncée officiellement. Miên a fait son deuil et refait sa vie. Sauf que Bôn n’est pas mort et qu’il veut récupérer son bien, son seul bien : sa femme Miên.
A présent, Miên va devoir choisir : retourner avec son premier mari ou rester auprès du second. Elle va devoir choisir entre le poids des traditions ou son propre bonheur, entre honorer les combattants et les mutilés de la guerre ou vivre dans le luxe auprès d’un non-combattant. Entre un amour périmé ou un amour vivant.

Ce livre subjugue complètement. Il entraîne le lecteur dans une spirale sensitive et émotionnelle dont on ne peut se défaire. En alternant les points de vue, il nous capte jusqu’à la dernière page. Le lecteur suit, effectivement, tantôt le regard de Miên, tantôt celui de Bôn, enfin celui de Hoan. Comment ne pas compatir au sort du soldat mutilé dans son âme ? Comment ne pas le prendre pitié quand il rentre après 14 ans d’errance pour ne trouver plus rien chez lui ? Comment ne pas en vouloir à Miên de ne lui accorder que du mépris ? Oui, mais comment en vouloir à Miên d’être forcée à vivre avec un homme qu’elle n’aime plus ? Comment alors ne pas en vouloir à Bôn  qui outrage l’âme et le corps de Miên ? Enfin, comment ne pas avoir la gorge serrée pour Hoan qui subit tout cela ? Les monologues intérieurs et les descriptions qui parsèment le roman tracent ce chemin jusqu’au fond des cœurs, ceux des personnages et celui du lecteur.
Dans ce roman, ancrés dans un village où tout se sait, où tout se voit, ou dans une ville qui aliènent les esprits, corps et âmes se confrontent ou s’aiment, sous le poids des traditions dont ils essaient de s’affranchir. Longue et difficile lutte.

PS: un détail qui ne gâche rien: le roman est édité chez Sabine Wespieser,
maison d’édition très “sélect”, et le livre objet est très très beau. Belle couverture, beau papier, etc.

Extrait

Début du chapitre 1.

Une pluie étrange s’abat sur la terre en plein mois de juin.
D’un seul élan, l’eau se déverse à torrents du ciel, la vapeur s’élève des rochers grillés par le soleil. L’eau glacée et la vapeur se mêlent en un brouillard poussiéreux, aveuglant. Une odeur âcre, sauvage, se répand dans l’air, imprégné de la senteur des résines séchées, du parfum des fleurs fanées, des relents de salive que les oiseaux crachent dans leurs appels éperdus à l’amour tout au long de l’été et de la fragrance des herbes violacées qui couvrent les cimes escarpées des montagnes. Tout se dilue dans les trombes d’eau.
Brusquement, la pluie s’arrête, le vent tombe. L’eau dévale les ravins, la végétation gorgée d’humidité recommence à cuire dans la chaleur. Un soleil conquérant surgit de derrière les nuages dans le bleu intense du ciel. Comme après une longue séparation, le désir de la terre et de la forêt s’enflamme aveuglément, brûle de jalousie tous les êtres pris de frénésie amoureuse. Effrayés par le soleil, les papillons se terrent dans les anfractuosités. Les malheureuses abeilles cessent de rechercher le pollen. Dans le silence étouffant, seules les fleurs de bananiers éclatent, flamboient comme si leur éclat pourpre voulait échapper à la moiteur étouffante, s’évaporer dans l’air, s’envoler vers les nuages.
Miên s’est réfugiée dans une grotte en compagnie des femmes du Hameau de la Montagne . Elle se sent fiévreuse, se touche le front, le trouve glacé. Son coeur bat la chamade. Furtivement, elle pense, angoissée, à son fils.
Serait-il tombé dans la jarre d’eau ? Aurait-il reçu une tige effilée dans l’oeil ? Non, non… Tante Huyên est très méticuleuse, elle surveille chaque pas que fait l’enfant. La figure du petit est trop rayonnante, il ne peut rien lui arriver de mal. Mon fils a un visage radieux de bonté, les démons comme les génies le protégeront.
Elle n’a plus peur pour son fils. Elle continue néanmoins d’être fébrile, angoissée. Quel malheur l’attend au bout du chemin?
« Assez, rentrons. C’est un jour sans. »
Miên interrompt le silence.

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