Littérature

L’amour naît au coeur du mal

Il y a quelques temps, j’ai lu un billet de Stephie sur un roman de Joyce Carol Oates: Viol, une histoire d’amour. Je ne connaissais ni l’auteur ni son roman.
Pourtant, le billet – assez troublé – de Stephie et le titre – intrigant voire choquant – ont suffi pour me donner envie de lire ce récit… Le billet de Pimprenelle (à l’origine de celui de Stephie) a conforté mon envie.
Que dire sinon que cette lecture est à nulle autre pareille? Tout en violence (physique mais surtout psychologique), en rage et en interrogations. A dire vrai, je n’avais pas lu de textes écrits aussi violemment depuis les romans de Virginie Despentes ou depuis
L’Inceste de Christine Angot (du point de vue de l’écriture, pas du sujet). Il se dégage une grande force de ce roman…

Viol, une histoire d’amour

Joyce Carol Oates

Titre original: Rape – A love story (2003)
Coll. Points, 2007

Résumé

A Niagara Falls, la nuit du 4 juillet. Tina quitte la fête de son ami pour rentrer chez elle, il est tard et Bethie, la fille de Tina, dort déjà. Sur le chemin du retour, elles sont gaies, heureuses de la soirée passée. La nuit est encore belle et Tina décide de passer par le parc afin de profiter plus longtemps du clair de lune. Funeste choix. Un groupe de jeunes abîmés par l’alcool les suit, les arrête, les traîne dans le hangar désaffecté du parc, les bat, les terrorise, viole la mère.

Mon avis

« Âmes sensibles, s’abstenir. »

Si l’on était pointilleux, on pourrait dire de ce roman qu’il constitue toute une scène d’hypotypose. Autrement dit, on a l’impression que les faits se déroulent sous nos yeux comme si on était «spectateur » de l’histoire. En effet, tout est raconté, décrit de façon simple, juste, parfois crue. Selon le personnage qu’il suit, le narrateur change de ton, souvent familier, oralisé : il donne accès aux pensées des protagonistes, victimes ou agresseurs. Ainsi, l’écriture fait mal, elle est souvent violente, parfois très violente ; elle traduit une réalité, pure et dure, que ce soit l’acte du viol en lui-même, la solitude des victimes, leur douleur et leur espoir, ou la misère des agresseurs. On souffre, on blêmit, on angoisse, on s’interroge.

Par ailleurs, ce roman illustre parfaitement les rouages rouillés de la Justice – qui n’a plus rien de juste –. Il montre la place prépondérante de la bouffonnerie au détriment des victimes et des agresseurs (qui ne prendront jamais vraiment conscience de leur acte et de ses conséquences). Cela aussi est rageant. Si on ne peut pas compter sur la Cour, si une femme déjà morte est à nouveau souillée – par la Cour elle-même –, que faire ? A qui demander Justice ? Faire justice soi-même – comment le désapprouver ? -… Cela aussi laisse songeur…

Le livre montre enfin à quel point l’image des femmes est salie. On juge une femme à ses formes, ses vêtements : « Cette femme. C’était couru. Elle le cherchait, cette garce. «  La femme
n’est même plus un être humain, c’est un objet dont on prend possession : une poupée articulée qu’on plie, tourne et brise selon nos envies… C’est pathétique. C’est rageant. C’est injuste.

En une seconde, plusieurs vies peuvent basculer…

En bref : Viol, une histoire d’amour est un livre violent : les faits mais aussi les sentiments et sensations sont très forts. Il prend littéralement aux tripes, donne envie de hurler à l’injustice, « démonte » surtout quand on sait que ces « faits divers » se produisent tous les jours…

 

D’autres avis sur ce roman:
– Celui de Stephie, très remuée par la lecture;
– Celui de Pimprenelle qui a apprécié la lecture et qui s’est visiblement beaucoup interrogée.

 

Extrait (p.60)

« Elle, la fille de Tina Maguire »

Dès que ta mère et toi avez été traînées dans le hangar de Rocky Point, tu as commencé à exister dans l’après. Jamais plus tu ne pourrais exister dans l’avant. Ce temps de ton enfance précédant celui où ta mère et toi êtes devenues des victimes avait disparu à jamais, aussi inaccessibles qu’une scène aperçue de loin et qui se dissipe en vapeur alors même qu’on la contemple avec envie.

« Maman! Ne meurs pas maman! Maman je t’aime ne meurs pas. »

Tu avais cru qu’elle était morte, sur le sol du hangar à bateaux. Tu avais rampé jusqu’à elle. Jusqu’à l’endroit où ils l’avaient laissée. Tenaillée par la douleur, terrifiée. Tu t’étais cachée dans le coin le plus sombre du hangar et tu avais pressée les mains sur tes oreilles et tu avais entendu les bruits atroces de l’agression subie par ta mère et tu avais cru entendre les bruits de sa mort si bien que toute ta vie il te semblerait que ta mère était morte, et que tu avais été un témoin de sa mort qui lui aussi était mort.

Après durerait des années. Tu vis encore ces années. Après durerait le reste de la vie de ta mère.

Ce que tu ne comprenais pas. Ce que personne n’aurait pu te dire. Que le viol n’était pas un incident qui s’était produit un soir dans le parce à la façon aléatoire dont tombe la foudre, mais la définition même de la vie de Tina Maguire, et par extension la tienne, après coup. Ce qui avait été Tina, ce qui avait été Bethie, fut brusquemment effacé. Ta mère serait La femme qui a été violée dans le hangar à bateaux de Rocky Point et tu serais Elle, la fille de Tina Maguire.

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10 réflexions au sujet de « L’amour naît au coeur du mal »

  1. C’est un livre très dur apparemment! J’ai son Journal à lire d’abord, je me demande d’ailleurs si cette histoire n’est pas en partie autobiographique?!

  2. Âmes sensibles s’abstenir… tu me mets face à un cruel dilemme : tu mets 5 étoiles mais je suis une âme sensible… que faire ?

  3. J’ai lu Délicieuses Pourritures de cet auteur et son style prend aux tripes. Je pense me pencher sur ce livre d’ici quelques temps 🙂

  4. Une lecture violente et difficile en effet… Merci pour ton joli billet qui m’a remis ce livre en tête. Et merci pour le lien.

  5. Très beau billet ! Je lirai peut-être ce livre un jour, mais je suis aussi une âme sensible, alors j’hésite beaucoup … J’ai adoré « Nous étions les Mulvaney » du même auteur.

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