Cinéma

Vivre ou mourir, il faut choisir. Et payer le prix.

Si vous avez aimé De battre mon coeur s’est arrêté ou Sur mes lèvres, si vous aimez l’univers d’Audiard, les apprentissages dans la douleur, les passages
à l’âge d’homme, si vous aimez enfin les films noirs, si le monde carcéral vous intéresse, courez le voir.

« Celui qui, chez les Hébreux, inspiré de Dieu, prédisait l’avenir.
Titre donné à Mahomet par les musulmans.
Fig. Celui qui agit comme un des prophètes de l’ancien temps.
Fig. et familièrement Celui qui annonce ce qui doit arriver, qui
devine. »
Définition du mot « prophète ».
Le Littré.

 



Un Prophète
De Jacques Audiard
Avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif…
France, 2009

Interdit aux moins de 12 ans (et ça se comprend bien)



Synopsis

Malik, tout juste majeur, petite frappe analphabète, intègre la Centrale, la cour des grands. Il a encore six ans à tirer. Entre les murs, il faut choisir son camp. La neutralité
n’existe pas, l’innocence, l’humanisme et le pacifisme non plus. Entre les murs, les Corses, les « Barbus », les Gitans et autres clans s’affrontent. Malik voudrait se tenir à l’écart mais il est
recruté, contre son gré, par les Corses. Ces derniers lui ordonnent de tuer un délateur en échange de leur protection. L’Arabe, ainsi que l’appellent les Corses, n’a d’autre choix qu’accepter, se
soumettre…

Mon avis

Jacques Audiard réalise un film noir, âpre, cru, sans artifice. La première minute nous immerge dans cet univers qui connaît aucun repos, aucun sursis et jusqu’à la dernière minute, on
coule avec Malik, sans jamais reprendre notre souffle.

Un écran noir, des paroles lâchées avec haine, des bruits métalliques, une matraque contre des grilles, des menottes bouclées, et l’agressivité, toujours… Malik apparaît, cheveux hirsutes et
barbe, regard sombre. L’enfance l’a quitté depuis longtemps. Dans l’enceinte de la Centrale, il va grandir, vite, très vite. De petit voyou, il devient meurtrier et larbin. Mais si les Corses le
prennent pour un imbécile, un « Arabe qui ne pense qu’avec ses couilles », Malik n’en est pas moins intelligent, très clairvoyant et malin. Il parvient ainsi à tirer son épingle du jeu, à se
frayer une route entre les clans, à manipuler les uns et les autres (et même son ami, son seul ami) jusqu’à devenir un vrai caïd. Sans doute est-ce cela qui fait de lui un prophète, d’un genre
nouveau certes, représentant « un nouveau type de mecs » selon Audiard. Un « nouveau type de mecs », c’est certain, car Malik n’est pas un héros, ni même un antihéros. Malik est un
personnage ambigu, excellemment interprété par Tahar Rahim.
D’un côté, il inspire compassion et bienveillance: Malik veut progresser, il va à l’école, apprend à lire, travaille bien, soutient
son ami et serre les dents, il tait sa bonté, sa compassion pour survivre (et ça lui coûte). D’un autre côté, c’est un véritable parvenu, un arriviste sans foi ni loi, atteint de la folie des
grandeurs qui n’hésite pas à entraîner son ami dans sa quête de pouvoir, qui n’hésite plus à tuer, à trahir. Finalement, Malik porte bien son prénom, «le roi», «le maître» en arabe.

Un écran noir, un film noir aussi, réaliste et par là même effrayant. 2h30 de film pendant lesquelles nous sommes nous aussi emprisonnés. Même les permissions de Malik nous entraînent dans un
monde brutal, agressif, terni par le sang et la mort. Ce qui se passe dans les murs de la prison résonne à l’extérieur, et vice-versa. Pas de répit. Toujours des règlements de comptes. Aucune
bienveillance. Même l’administration pénitentiaire s’immisce dans les conflits. Corruption. Hypocrisie. Les deux notes d’espoir du film sont également malmenées, la figure d’une femme, veuve et
jeune maman, un détenu assassiné qui voulait devenir quelqu’un de « meilleur » (« L’idée, c’est de sortir un peu moins con qu’on est entré »). Ce dernier va hanter Malik (les
scènes, presque oniriques, sont très réussies esthétiquement), rongé de remords, jusqu’à ce qu’il efface sa culpabilité, sa conscience même ? Cruelle et belle scène de l’extase dans la fusillade
au cours de laquelle Malik devient sourd, sourd aux déflagrations, sourd à lui-même. L’humanité n’a pas de réalité dans le monde carcéral, ce n’est qu’un joli mot. Le Struggle for
Life
de Darwin dans toute sa splendeur.

Néanmoins, Audiard apporte une certaine légèreté à la noirceur : l’ironie, très présente (très bon, le chapitre sur l’économie !).


Un Prophète mérite amplement le Grand Prix de Cannes (2009).

Le site officiel.

 

Si la Prison vous intéresse, regardez également le magnifique Quatre Minutes de Chris Kraus
(autre huis-clos carcéral, au féminin, porté par la musique) ou Boy A de John Crowley (l’après-prison, les difficultés, les
souffrances de la réinsertion).

 

La Bande annonce

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4 réflexions au sujet de « Vivre ou mourir, il faut choisir. Et payer le prix. »

  1. Joli billet ! Pour moi, ce film est un tel chef d’œuvre que j’aurais même du mal à en parler aussi longuement. Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas été subjuguée ainsi au cinéma. Globalement je suis d’accord avec tout ce que tu dis, mais moi je n’ai pas forcément perçu les moments d’ironie… Bonne excuse pour aller le revoir ! Et puis Tahaaaaar, suis fan !!

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