Littérature française 2020

Littérature française 2020

Sélection 2020 pour l’agrégation interne

XVIe s., Robert Garnier, Hippolyte et La Troade
XVIIe s., Scarron, Le Roman comique
XVIIIe s., Voltaire, Zadig, Candide et L’Ingénu
XIXe s., Tristan Corbière, Les Amours jaunes
XXe s., Blaise Cendrars, L’Homme foudroyé

Se lancer dans l’agrégation interne, c’est un gros challenge. Pendant des années, j’ai totalement ignoré ce concours (pour plein de bonnes raisons -et de mauvaises-). Puis, j’ai vu le programme de l’année 2020 et je suis tombée en pâmoison. Pensez donc, de la mythologie et ses réécritures (et pas n’importe quels mythes, Phèdre! la guerre de Troie!), de la poésie un brin sarcastique (de beaux souvenirs de fac), du Voltaire (la bonne planche à savonnette mais du Voltaire quand même) et pour finir, Cendras, que je ne connaissais que de façon très brumeuse… Bon, on occulte Scarron, on ne sera jamais amis.

Bref, de lecture en relecture, ces œuvres sont toutes passionnantes. Mention spéciale à Blaise Cendrars qui, malgré plusieurs pages à sentir mes cheveux se dresser sur la tête d’indignation, m’a littéralement séduite. Quant à Garnier, lui et moi, c’est pour la vie.

Comme cette année, l’aventure s’arrête prématurément pour moi, je partage avec vous ces résumés et notes que j’ai en version tapuscrite et qui, je l’espère, pourront vous être utiles…

Solitude et communauté

Solitude et communauté

Le Voyageur contemplant une mer de nuages — Wikipédia

« Solitude et communauté dans le roman »

Voilà un bel intitulé pour la question de littérature comparée de l’agrégation de Lettres Modernes (2020 pour l’interne et l’externe, 2021 pour l’externe).

Au programme :
Carson McCullers, Le Cœur est un chasseur solitaire [1940], traduction de Frédérique Nathan et Françoise Adelstain, Paris, Stock, collection La cosmopolite, 2017.
Marguerite Duras, Le Vice-consul [1966], Paris, Gallimard, 2019, L’imaginaire.
Christa Wolf, Médée : voix [1994], traduction d’Alain Lance et Renate Lance-Otterbein, Paris, Stock, collection La cosmopolite, 2001.

Solitude et communauté, deux termes antinomiques d’une certaine manière. Ou comment se sentir seul au milieu de tous… L’espace du dedans. L’espace du dehors. 3 romans. 3 époques. 3 continents. 3 autrices. Des destins heurtés, transportés ou détruits.

Duras, on aime, on n’aime pas. Le Vice-consul, c’est l’Indochine. C’est un livre dans lequel on se perd. On ne sait pas où on va, on ne sait plus où on est, on ne sait même plus qui nous accompagne. C’est une lecture très déstabilisante et, en même temps, à sa manière, fascinante.

Vous trouverez ici un résumé détaillé garni de citations :

Mc Cullers, c’est un coup de cœur. Rien que le titre. C’est une écriture simple et touchante à la fois. C’est un roman polyphonique, dans la veine des Maupin : des destins qui se croisent et s’entremêlent, des destins qui gravitent autour d’un même personnage mais qui, alors qu’il est entouré, est sans doute le plus seul de tous.

Vous trouverez ici un résumé détaillé garni de citations, d’un tableau des personnages par chapitre :

Wolf, ce n’est même plus un coup de cœur. C’est un coup de foudre, aussi terrassant que saisissant. Une réécriture du mythe de Médée juste magnifique, absolument magnifique.

Vous trouverez ici un résumé détaillé garni de citations :

Et pour écouter une voix de solitude et de mélancolie :

Puissent ces résumés aider de futurs valeureux candidats à l’agrégation externe 2021 !

May the force be with you !

My absolute darling, ou la fureur de vivre

My absolute darling, ou la fureur de vivre

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Tu es censée arriver à cette porte et être convaincue que l’enfer t’attend de l’autre côté, être convaincue que la maison est pleine de cauchemars. Chacun de tes démons enfouis, tes pires frayeurs. C’est ça que tu dois traquer dans cette maison. C’est ce qui t’attend au bout du couloir. Ton putain de pire cauchemar. Pas une silhouette en carton. Entraîne-toi à avoir de la conviction, Croquette, élimine l’hésitation et le doute, développe en toi une singularité absolue dans tes objectifs, et si tu dois un jour franchir le seuil d’une porte et entrer dans ton enfer personnel, alors tu auras une chance, une unique chance de survivre.

My absolute darling

Gabriel Tallent

Ed. Gallmeister, 2017

 

L’histoire, en quelques mots

A quatorze ans, Turtle n’a rien d’une ado ordinaire. C’est une vraie connasse. Si on en croit son père. Elle souffre du système scolaire, elle souffre à la vue de ses congénères. Elle se réfugie dans les bois et ne fait qu’un avec la Nature. Elle s’apaise au contact de son Sig-Sauer qu’elle frotte et astique chaque soir. Comme un rituel rassurant. Seul réconfort dans cette vie de solitude.

Jusqu’à ce qu’elle croise la route de Brett, Jacob et Cayenne…

 

Comment parler de ce roman sans trop en dire ?

« My absolute darling », c’est le roman de la Souffrance, avec un grand S. Si l’on comprend très vite que Julia (ou Turtle) se perd dans sa vie au point de ne plus savoir qui elle est vraiment, si l’on comprend très vite qu’elle n’a aucune estime d’elle-même tant le monde entier lui renvoie une image dévalorisante, si l’on comprend très vite enfin qu’elle est abusée par son père, on ne peut pas non plus rester de marbre face à Martin, son père. C’est bien là que réside l’adresse de Gabriel Tallent qui, derrière les tourments que subit Julia, réussit à humaniser ce Connard de père (avec un grand C.). Martin est habité tout à la fois d’une intelligence très fine, d’un regard lucide et sévère, d’une aura débordante et d’une violence inouïe, violence psychologique qui dérape parfois en violence physique. Il maltraite incessamment sa fille, l’oppresse d’un amour absolu. Tout en voulant ce qu’il y a de mieux pour elle. Tout en croyant à son éducation « à la dure ». Mais Martin est lui-même en détresse. Lui-même perdu dans un monde auquel il ne croit pas, dans un monde qu’il rejette. Il se sait perdu. Et comment rester insensible à sa souffrance ?

Souffrance qui entraîne irrémédiablement celle de sa fille, Julia. Les affres de tout adolescent ? Turtle ne les connait pas vraiment et n’en veut pas. Les soirées, les robes, la beauté ? Elle s’en contrefiche. Elle grandit dans une maison austère, entourée d’armes et d’outils, entre un père malhabile et un grand-père à l’ancienne. Dure d’être une ado ordinaire. Et pour cause. Elle doit survivre. Au quotidien. Comment ne pas voir un lien entre sa vie et le choix de son surnom ? Turtle. Une fille extraordinaire, d’une force épatante, qu’elle doit sans doute à la carapace qu’elle a dû se forger, à son éducation des plus rustiques. Une fille malmenée, agressée au plus profond de son cœur et de sa chair, détruite. Mais pas anéantie. Une fille qui, n’ayant connu que la vie que Martin lui offre, en vient à accepter la douleur. Une fille qui, se sentant si nulle, en vient à accepter cette vie. Elle n’a connu que ça et elle n’est pas si sûre de vouloir autre chose. Elle oscille entre la culpabilité, l’adoration de son père et l’envie de fuir. Mais pourquoi mériterait-elle autre chose ? Et pourtant, cette voix tout au fond d’elle, à peine audible, lui fait entendre qu’elle doit lutter, qu’elle doit vivre. Turtle, ou le roman de la souffrance, de la culpabilité, de l’amour et de l’émancipation.

La nature joue un rôle prédominant dans cette tragédie en huis clos. Force indomptable, c’est une alliée de Turtle, un refuge immense, sauvage et dangereux. A son image. L’océan tumultueux, les forêts sombres, la faune aux aguets. Cadre idéal pour le drame qui se joue entre la fille et son père, qui n’est pas sans rappeler l’univers des contes…

Ce roman dégage une telle force, une telle puissance, c’est un tsunami émotionnel. On boit la tasse avec Turtle, elle nous envahit tout entier, nous absorbe, nous consume. L’auteur dépeint en effet avec tant de justesse, de finesse les émois, les questionnements, les dilemmes cruels qui habitent ses personnages qu’on vit avec eux, qu’on souffre avec eux.

My absolute darling est de ces romans qui broient les tripes et le cœur. Dont on ressort avec une amertume intense, un goût salé dans la bouche, des varechs accrochés aux jambes.

Et, bien évidemment, c’est un livre à lire. ABSOLUMENT.

Mapuche

Mapuche

Il est des livres qui vous prennent la tête (dans le bon sens du terme), qui vous prennent aux tripes, que vous ne lâchez plus le temps de la lecture, qui vous font cogiter… etc. Mapuche est de ceux-là.

« Non, la cruauté des hommes n’a pas de limites. »

mapucheMapuche
Caryl Férey
Folio policier, 2013

 

L’histoire, en quelques mots

Elle, c’est Jana, une mapuche exilée à Buenos Aires, un peu abrupte, toute en tensions, sacrifiant son intimité pour son art : la sculpture. Dénigrée pour son corps, pour sa couleur, insultée, elle se lie d’amitié avec Paula. Ou Miguel, de son vrai nom, autre répudié de la société parce qu’il se travestit, parce qu’il aime les hommes, parce qu’il est elle tout simplement.

Lui, c’est Rubén, un détective spécialisé dans la recherche des disparus de la dictature. Tout en force, tout en douleur. Tout en peine. Muré dans un silence qu’il a choisi, muré dans une solitude qu’il a choisie. Ces murs qui le protègent de la folie.

Et il y a ce crime odieux, ce crime qui va réunir Jana, Paula et Rubén.

Que de bonnes raisons de lire ce roman :

Ce n’est pas un simple thriller, c’est d’abord un roman qui fait voyager le lecteur dans le temps et l’espace : c’est une plongée à pic dans l’Argentine d’hier et d’aujourd’hui, celle de la dictature sous Videla et celle de ses conséquences actuelles. Au fil des personnages et des rebondissements de l’action, l’auteur raconte la dictature, la corruption, les enlèvements, la torture, concentrant l’histoire autour des vols d’enfants, vendus aux fidèles du pouvoir, avec précision et justesse, sans verser dans le pathos. Il donne à voir l’Argentine, sa ville et ses montagnes, les territoires mapuches. Il rend ainsi l’histoire tout autant captivante qu’instructive.

Quant aux personnages qui peuplent ce roman, principaux ou secondaires, ils s’inscrivent dans la lignée du roman noir : leur psychologie est riche, particulièrement développée, et ils témoignent de la société et de ses travers. C’est une foule de personnages qui s’entrechoquent au fil des pages et se comprennent rarement. La construction du récit en chorale permet en effet d’alterner les points de vue et donne ainsi à connaître les personnages, tout en ménageant le suspense. Qu’ils soient bons, brutes ou truands, que ce soit leurs dilemmes, leurs tourments, leur haine, leur peine, leurs espoirs, leurs rêves, tout est mis à nu. Évidemment, comment ne pas s’attacher à Jana, petite amazone bouillonnante de rage et d’amour ? Comment ne pas s’attacher à Rubén, homme brisé toujours debout ?

Jana et Rubén, les deux piliers de ce récit, font de ce roman policier un roman des renaissances : de l’âme brisée à l’âme réparée, de l’âme perdue à l’âme réunie. Mapuche, bien qu’exilée, Jana incarne les croyances ancestrales, que le monde moderne rejette, prise en étau entre deux mondes, et apporte un souffle de mysticisme au récit. La dualité qui l’habite prend chair dans ses sculptures torturées. Ce roman est donc, pour Jana, aussi celui de l’initiation ou de l’acceptation : être en accord avec soi dans un monde qui rejette ce que vous êtes, accepter l’héritage des Ancêtres…

C’est enfin un roman de la Douleur. Qui dit dictature et enlèvements, dit aussi torture et douleurs physiques : certaines scènes donnent la nausée. Mais c’est également la douleur psychologique des survivants : des âmes blessées, sortes de fantômes errants amputés de leurs proches, ou des deuils impossibles à faire. Ainsi les Grands-mères de la place de Mai deviennent des allégories de la Dignité et de l’Amour, sortes de Mère Courage, faisant front face à la surdité du Pouvoir et de l’Oubli imposé.

Au final, ce roman, c’est un peu les montagnes russes des émotions : peine, rage, horreur, colère, espoir, amour, empathie, surprise, peur… Tout y passe, pour les personnages comme pour le lecteur.

C’est une lecture aussi bouleversante que palpitante et haletante, portée par une écriture filmique, rythmée et visuelle, vive et entraînante.

Pour de plus jeunes lecteurs, sur le même sujet : les disparus de la dictature, le très beau récit épistolaire de Véronique Massenot, entre une mère et sa fille disparue, est à conseiller : Lettres à une disparue.

« La « tumba »: un ragoût d’eau grasse à l’odeur de boyaux où des morceaux de viande bouillie surnageaient du désastre, le pain qu’on y trempait avec l’appréhension de la boue, et les yeux qu’il fallait fermer pour avaler… Indigestion du monde, poésie des affamés. La poésie parlons-en – ou plutôt n’en parlons plus. Quand on a faim, l’existence n’a plus l’heure, c’est une vie figée dans la cire, le vaisseau derelict écrasé par les glaces, des visages sans regard qui dodelinent précisément, comme les ours s’arrangent de la cage, des yeux bandés qui ne trichent plus, ou si peu, les barreaux qu’on inflige et puis les gargouillis, le ventre qui se tord sous les coups du vide et tant de choses encore qu’il faut te dire, petite sœur… »

Lettre ouverte à Ibrahim Maalouf

Lettre ouverte à Ibrahim Maalouf

« Improbable, comme un hommage aux choses improbables qu’on doit rendre probables. Sinon on s’emmerde dans la vie. »

Jazz à Vienne 28 juin 2016Théâtre antique de Vienne, mardi 28 juin 2016. Le soleil, toujours dans sa course, réchauffe ce lieu mythique tout autant que la foule, massive. Nous sommes prêts, nous t’attendons. Il est 20h30, une voix résonne dans les haut-parleurs et annonce ta venue. Tu arrives aussitôt sur scène, le pas léger, presque aérien, et rapide. Tu nous salues, un sourire chaleureux aux lèvres. La soirée ne sera pas une simple soirée d’ouverture, non, tu nous promets LA soirée. Et ton enthousiasme nous saisit.

Jazz à Vienne 28 juin 2016Ce 28 juin t’est réservé, la scène t’est offerte, comme un remerciement pour ta cinquième participation au festival, comme une reconnaissance à l’artiste que tu es. Artiste avec un grand A: tes doigts aussi agiles qu’ailés s’agitent ou s’envolent avec célérité et dextérité sur une trompette, sur un piano, sur des percussions… Multi-instrumentiste virtuose tu es. « Le tambourin est la batterie de la musique arabe. » ou comment profiter de la scène pour quelques minutes d’enseignement!

Musicien certes virtuose, mais aussi généreux et simple. Baskets blanches aux pieds, jean noir, t-shirt noir : une tenue de scène qui s’efface derrière les instruments, qui laisse la place à la Musique. « Black light »… Simplicité de la tenue, humilité de la personne. De tes gestes, de tes intonations, de ta voix aux accents doux et chaleureux, émanent une franche sympathie. On irait volontiers s’asseoir sur un banc avec toi et refaire le monde en écoutant des vieux albums. Pourtant, comme bon nombre d’artistes, tu aurais pu te laisser séduire par les chimères de la gloire, par les nombreuses distinctions reçues… Oui, tu aurais pu prendre la grosse tête et céder aux « m’as-tu vu ? ». Mais, ta tête, bien qu’en « haut de l’affiche », semble bien ancrée sur tes épaules et tu considères avec égard et amitié ton public, c’est-à-dire nous. Tu nous offres ta musique, tu nous offres des invités (la maîtrise de Radio France et Sofi Jeannin entre autres) et tu t’offres aussi à nous. On se sent bien avec toi, Ibrahim.

Généreux, tu ne l’es pas seulement avec nous. Tu l’es aussi avec tes musiciens. Vos échanges, vos sourires, vos gestes révèlent votre complicité. Les mots que tu as pour eux, ta façon de nous parler d’eux, montrent ta bienveillance, ton respect. Tu n’es pas juste un grand artiste, tu m’as tout l’air d’être aussi un grand homme.

Jazz à Vienne 28 juin 2016Et, en plus, tu es drôle. Aussi à l’aise avec un instrument dans les mains qu’avec un micro. Tu sais parler, tu sais choisir les mots, tu sais grimacer, et tu sais nous faire rire ! Mais pas seulement rire : tu sais aussi faire se lever et danser, en rythme et à l’unisson, tout un amphithéâtre ! Soit 7000 personnes environ, toutes générations confondues. Et ça, Ibrahim, c’est beau ! C’est beau à voir ! Et c’est beau à entendre ! Car, non content de faire danser tout ton public, tu as aussi voulu le faire chanter ! Ton enthousiasme est tel qu’on pourrait croire à l’origine religieuse de ce mot : tu es animé, possédé par ton art. Tu nous transportes avec toi. Tu nous évoques tes rêves, tes délires, et nous te suivons. Sans hésiter. Véritable communion entre un artiste et son public. « Lâchez-vous! Qui a dit qu’un concert de jazz ne pouvait pas bouger autant qu’un concert de rock?» « We are the world. »

La scène se transforme en petit terrain de jeux pour toi : d’un instrument à l’autre, d’un musicien à un autre, d’un aparté à un autre… Tu rebondis, sans cesse en mouvement, à l’instar de tes compositions. De la première partie, l’album  « Kalthoum » en hommage à l’Astre d’Orient (la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum), aux inspirations plus « classiques » du jazz, tu nous emmènes à la seconde partie, l’album « Red & black light », beaucoup plus vif, un jazz aux accents très électro, parfois rock ou même reggae. C’est transcendantal.

Homme de scène virtuose, généreux, drôle, enthousiaste. Tu es génial !

Et tu nous as offert une soirée merveilleuse : on a ri, on a chanté, on a dansé, on a rêvé. Merci, Ibrahim. MERCI.

« Terminer en se disant bienvenue. Ya Ha La… c’est le même « H » que l’anglais. C’est le petit côté british de l’arabe. »

« Elephant tooth, parce que c’est super important les dents des éléphants. »