Juke books de l'été – Spécial Jeunesse

Juke books de l'été – Spécial Jeunesse

Je lis beaucoup de littérature jeunesse, de plus en plus. Et ce n’est pas seulement pour le boulot, c’est aussi et surtout parce que j’y prends un grand plaisir. Loin de se réduire aux Martine et autres Jean-Lou, Alice ou le Club des cinq, la littérature jeunesse est foisonnante et on y trouve de tout, comme chez les Grands, du bien, du très bien et du moins bien.
Il y a quelques temps, Theoma avait blâmé tout un pan de la littérature jeunesse qui conditionne et perpétue les clichés: le rose et la dînette pour les filles, les petites voitures et le bleu pour les garçons. (Je schématise, quoique.) Comme elle, je ne saurai que trop vous recommander les livres « sponsorisés » Lab-elle, association qui a pour vocation, je cite, de « mettre en évidence les livres qui ouvrent les horizons des filles et des garçons », qui sont « attentifs aux potentiels féminins ».

Parenthèse fermée…
Passons à deux lectures jeunesse de mon été.

Idhun

Tome 1 – La Résistance

Laura Gallego García

Titre orig.: Memorias de Idhùn, La Resistencia
Trad. de l’espagnol: Marie-José Lamorlette
Ed. Bayard Jeunesse, 2010

Présentation de l’éditeur
Trois mondes parallèles où deux adolescents, des guerriers et des magiciens sont transportés de l’imaginaire à la réalité par la mystérieuse porte de Limbhad. Un guerrier et un magicien, exilés de cette planète, organisent la Résistance. Leur objectif : renverser Ashran, actuellement au pouvoir et qui a envoyé sur Terre Kirtash, mi-homme mi-serpent, en lui donnant pour mission de tuer les deux adolescents. Sauvés par la Résistance, ils découvriront qu’un lien mystérieux les unit au monde d’Idhun…

Trois bonnes raisons de lire Idhun:
Bien que l’intrigue repose sur un canevas des plus classiques, à commencer par le triangle amoureux et le monde manichéen, bien que tout soit prévisible… Idhun fait passer un bon moment, une détente assurée. L’histoire est racontée simplement, dans un style fluide, et au bout de quelques pages, on commence à se plaire dans ce monde de Magie. Actions et rebondissements font qu’on finit même par ne plus lâcher le livre
Le roman est construit autour des trois adolescents: les deux « gentils » et le « méchant ». On passe du point de vue de l’un à l’autre et ainsi de suite. Cela permet non seulement de ménager le suspense (prévisible), mais aussi d’accéder aux pensées des personnages et à leurs émotions… Et c’est là que ça devient intéressant: les amours et les dilemmes adolescents, les premiers émois… qui sont assez justement retranscrits, sans pour autant être « profonds ».
Kirtash, horriblement rebaptisé Christian en cours d’histoire, est à lui seul une raison de lire Idhun. Voilà un personnage intéressant! Déchiré entre les obligations familiales et l’Amouuuur, à la fois Noir et Blanc… Un beau Gris, en fait. J’aime bien Kirtash, même s’il n’a pas encore l’étoffe d’un Grand, il en a le potentiel. La suite nous le dira. De même, Jack, volcan en fusion, irruption imminente, promet d’être un personnage fort, très fort…
Mention spéciale à Alsan, personnage secondaire, tout autant étrange que noble.

La suite nous dira si ces promesses sont tenues… Et j’espère dévorer les autres tomes de cette trilogie tout autant que le premier!
J’en profite pour remercier les éditions Bayard Jeunesse qui m’ont fait parvenir une édition numérotée et spéciale de ce roman. Merci!
Vous trouverez d’autres avis sur ce livre par ici.

***


Treize Raisons

Jay Asher

Titre orig.: Thirteen Reasons why
Trad. anglais (américain): Nathalie Peronny
Ed. Albin Michel, Coll. Wiz, 2010


Présentation de l’éditeur
« Je sais que tu n’avais pas l’intention de me blesser. En fait, la plupart d’entre vous qui m’écoutez n’avez sans doute pas la moindre idée de ce que vous faisiez… de ce que vous me faisiez, à moi. »
Clay reçoit treize cassettes enregistrées par Hannah Baker avant qu’elle ne se suicide. Elle y parle de treize personnes impliquées dans sa vie : amies ou ennemies, chacune de ces personnes a compté dans sa décision. D’abord choqué, Clay écoute les cassettes en cheminant dans la ville. Puis, il se laisse porter par la voix d Hannah. Hannah en colère, Hannah heureuse, Hannah blessée et peut-être amoureuse de lui. C’est une jeune fille plus vivante que jamais que découvre Clay. Une fille qui lui dit à l’oreille que la vie est dans les détails. Une phrase, un sourire, une méchanceté ou un baiser et tout peut basculer…

Treize Trois bonnes raisons de lire Treize raisons:
L’intrigue même veut que l’on « accroche » à ce récit: écouter les cassettes d’une disparue, comprendre pourquoi elle a mis fin à ses jours… Voilà qui est tentant! Construction originale et propice au suspense: à chaque nouvelle face, on se demande si ce sera « le tour de » Clay… Et qu’a pu faire Clay à la pauvre Anna? Quel est son crime? A se demander si ce roman ne fait pas appel au côté « spectateur voyeur », malsain de tout un chacun.
On assiste à l’Angoisse de Clay, à ses doutes… à sa panique, à sa colère. C’est un roman du Deuil: il permet d’appréhender les différentes étapes de l’acceptation, en quelque sorte. Et les sentiments, forts, ressentis par les personnages sont décrits avec justesse, à tel point que les personnages principaux inspirent la compassion et la sympathie.
C’est aussi un roman de l’Adolescence: « sick, sad world », « Struggle for life », ou « tchô monde cruel »! Autant de périphrases qui décrivent si réellement ce monde charnière. Treize raisons, treize moments, beaux, tristes, humiliants, violents, doux… Paradis, artificiels ou naturels. Les expériences, l’apprentissage de la vie. Mais tous ces moments peuvent aussi bien être des battements d’aile, vous savez celui du papillon qui déclenche une tornade. Voilà, c’est ce qui arrive Anna. Ce roman montre comment une phrase, un petit mot, peut saccager une personne. Pour autant, ce livre changera-t-il les comportements? Non. Malgré son « slogan » de couverture (« Elle est morte. Pour treize raisons. Tu es l’une d’elle. »), je doute qu’un Adolescent se transforme en bisounours. Cela dit, ce qui est valable pour l’ado l’est aussi pour l’adulte… On ne fait pas suffisamment attention au poids des mots et à leurs représentations…

En bref, c’est une belle mais tragique histoire, qui plonge le lecteur dans les affres de l’adolescence et de la mort. Une lecture sensible, prenante.
Malgré toutes ses qualités, ce roman m’a laissée sur ma faim. Eh oui, je m’interroge: comment une fille qui a le courage de remonter ses souvenirs, de faire une bonne et dense introspection, qui a le cran d’enregistrer ça sur cassette et d’en faire un instrument de chantage, comment une telle fille peut-elle capituler aussi rapidement et lâchement se suicider?

L'Afrique du Sud sur le devant de la scène…

L'Afrique du Sud sur le devant de la scène…

A deux jours de la Coupe du Monde, comment ne pas parler de l’Afrique du Sud?
On entend toutes sortes de choses sur ce lointain pays, des vérités sans doute mais aussi beaucoup de mensonges fondés sur les peurs ou les clichés, des affabulations, etc. Quant aux médias, n’en parlons pas. Ce billet n’a pas pour objet de lancer des polémiques alors passons…
Finalement, le meilleur moyen de se faire une idée juste, c’est de voyager. Et il n’est pas toujours nécessaire de dégainer la mastercard! S’immerger dans une culture peut donner un juste aperçu, donner le pouls d’un pays. Croiser les regards, écouter, voir et sentir. C’est presque une expérience synesthésique.

Voilà quelques années, j’ai plongé dans la littérature sud-africaine. J’ai commencé sa découverte par les « Grands », labellisés ou pas. Voici quelques titres à découvrir, ou à relire:

Nadine Gordimer

– Fille de Burger – Ce roman met en scène un père et sa fille, deux générations en conflit, deux militants à l’opposé. L’intime et le public se côtoient également: de la filiation à la Politique et la prison, sans oublier la place des femmes, les âmes sont mises à nu.
– L’Ecriture et l’existence – Il s’agit ici d’un recueil de textes et de conférences. Très intéressants pour qui s’interroge sur les raisons d’écrire, le besoin d’écrire, le lien entre la plume et la vie… Chez Gordimer, l’écriture se lie à la question de l’identité: Blancs et Noirs, Apartheid…
En 1991, Gordimer reçoit le Prix Nobel de Littérature pour son œuvre: « il appartient à tous les Africains » dira-t-elle. Elle veut croire à un peuple uni…

John Maxwell Coetzee

– En attendant les babares – Dans cette fiction, Coetzee met en scène une société colonisée, dirigée par un Etat totalitaire, sécuritaire… Menaces, révoltes… L’orage n’est pas loin. Clairement (mais sans jamais le nommer), Coetzee dénonce les travers, les abus, les tortures du Colonialisme.
– Scènes de la vie d’un jeune garçon – Récit autobiographique, Coetzee dévoile son enfance: un père afrikaaner qu’il n’aime pas, une mère anglaise qu’il adore, le racisme, le sadisme aussi, l’esclavage… Le garçon se retrouve pris en étau entre deux cultures, deux mondes. La voie qu’il veut tracer, celle qu’il devrait suivre… Comment trouver sa place?
– Disgrâce – Un enseignant poursuivi pour attouchements sur une élève rejoint sa fille dans les campagnes du pays. Relation père/fille complexes… Relation Blancs/Noirs complexes également… Un Blanc né en Afrique du Sud, descendant des Boer, doit-il avoir honte de ses origines? Peut-il légitimement se sentir Sud-africain? Peut-il se réclamer Patriote? Derrière la question de la filiation (père/fille) se pose le problème de l’identité et de l’Autre.
Coetzee a lui aussi reçu le Prix Nobel de Littérature pour son oeuvre.

André Brink

– Une Saison blanche et sèche – Ce roman illustre la prise de conscience: un homme découvre les injustices, les violences, les abus qui sévissent et salissent son pays. Roman de Violence, mais aussi d’Humanité. Qui laisse un goût amer…
Si vous ne devez lire qu’un lire, lisez celui-là.

Après les « poids lourds », les petits nouveaux:

– Kgebetli Moele, Chambre 207 – Je ne peux pas en dire grand chose pour l’instant… Il est sur ma PAL et fait partie de mes lectures imminentes!
Voici ce qu’en dit l’éditeur Yago: « Chambre 207 offre le portrait sans concession d’une jeunesse qui se raccroche à ses espoirs malgré les difficultés dans lesquelles elle se débat. »

– Niq Mhlongo, After tears – Idem… Il est sur ma PAL et fait partie de mes lectures imminentes!
Voici ce qu’en dit l’éditeur Yago: « Sur fond de musique kwaito jaillissant des enceintes de BMW qui sillonnent les rues du township, Niq Mhlongo peint par petites touches une génération en proie à de nouvelles problématiques. Après les larmes de l’apartheid vient le temps du renouveau politique et social, mais aussi de la déception et des rêves brisés. L’échec de Bafana fait écho à ce processus lent et douloureux. »

A propos de musique Kwaito, je ne peux que vous recommander l’excellent album de Tsotsi. Malheureusement, il n’est plus en écoute sur Dee***.

Cet album constitue la bande originale du non moins excellent film éponyme: Tsotsi, de Gavin Hood. J’ai écrit un billet sur ce film, il est là.

Vous l’aurez sans doute remarqué, la littérature (et la culture en général?) est ici intrinsèquement liée à la Politique, à la Société et aux maux qui la rongent…

Les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Depuis bientôt quatre ans, je fais toujours autant parler de moi.
Je connais un succès sans failles, aussi bien en terme de lectorat, de satisfaction et de « pognon », à tel point que je n’ai encore jamais été publié en Poche.
J’ai même été adapté au cinéma (la machine à fric aurait tort de se priver!).
La mort « subite » de mon créateur a sans aucun doute contribué à ma « popularité »…
Vous avez deviné qui (ce que, devrais-je dire) je suis?
Millenium, bien sûr!

Avec Bladelor et George, nous faisons partie des derniers bastions à ne pas l’avoir déjà lu… L’occasion d’en faire une lecture commune!
Depuis plusieurs mois, ma petite sœur et son amie me pressaient (gentiment!) pour le lire…
Après quatre ans, la liste d’attente des réservations à la bibliothèque est encore longue! Et sans ma grande sœur, j’attendrais encore… Merci à elle pour ce chouette cadeau!

Trêve de bavardages… Passons aux choses sérieuses.


Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes

Millénium 1

Stieg Larsson

Titre orig.: Män som hatar kvinnor
Trad. du suédois: Lena Grumbach et Marc de Gouvenain
Ed. Actes Sud (rééd. 2009)

Résumé
Rédacteur de Millénium, Mikael Blomkvist doit se mettre à l’ombre quelques temps… Il vient de perdre un procès contre l’un des grands magnats de la Finance et des Industries, Wennerström, qu’il a accusé (dans son journal) de détournements de fonds et de multiples trafics. C’est à ce moment critique qu’intervient Henrik Vanger, autre figure puissante (et vieillissante) de l’Economie suédoise. Ce dernier fait venir Mikael chez lui, sur l’île d’Hedeby, à quelques heures de Stockholm. Il a un « job » à lui proposer: depuis plus de quarante ans, sa nièce Harriet a disparu, sans laisser de traces. Quarante ans qu’il vit obsédé par ce mystère. Quarante ans qu’il met tout en oeuvre pour le résoudre, ne serait-ce que le comprendre, en vain. Quarante ans que la Police s’y casse les dents… Si Mikael consacre un an à cette affaire, Vanger lui donnera tout ce qu’il sait sur Wennerström.
La vengeance est un plat qui se mange froid…

Avis
Comme je n’ai pas l’habitude de lire des romans noirs, des polars, j’ai bien des difficultés à écrire ce billet… Comment vous en parler sans trop en dire? Faisons court et simple.
J’imagine que le succès de Millénium est en grande partie fondé sur l’univers qu’il offre au lecteur: sombre, glauque… et surtout riche et réaliste. L’auteur parvient à mêler à la fois l’Histoire (notamment le Nazisme), la Religion et les histoires « banales », les faits divers: éternelles querelles et secrets de Famille, violences à l’encontre des femmes (certaines scènes sont très dures à lire, très « heurtantes » et rageantes), les haines, la folie et le sexe aussi… De plus, Larsson a eu l’idée d’installer ce petit monde sordide sur une île, faisant ainsi de son histoire une sorte de huis clos insulaire, un cluédo géant à l’échelle d’une île, qui sort parfois de ses frontières. Mais, son « coup de génie » ne s’arrête pas là: Super Blomkvist n’est pas n’importe quel journaliste! On apprend rapidement qu’enfant, il avait passé ses vacances sur l’île et que la jolie Harriet n’était autre que sa babysitteur… De quoi faire de son investigation une affaire personnelle… Les sentiments empiètent donc sur la rigueur scientifique…
Les pions sont en place sur l’échiquier et, à l’instar de Blomkvist, on se laisse « contaminer » par cette vieille histoire. On suit alors avec un intérêt toujours plus accru les démarches de notre « héros ». Les guillemets s’avèrent nécessaires, car Blomkvist n’a pas la chance (ou la finesse) d’un Tintin assez futé pour se sortir de n’importe quelle situation. Non, Blomkvist ne réussit pas seul, Blomkvist est un homme qui aime les femmes. Mieux, il a besoin des femmes… Et Super Lisbeth est là! C’est finalement elle, la véritable héroïne. Quelle femme cette brindille! Une véritable écorchée vive, sombre, un vrai volcan en fusion, surdouée mais pas moins fragile et violente. A travers Lisbeth, c’est aussi une histoire des femmes que l’on découvre (sans oublier les services sociaux et leurs travers), comme si Lisbeth reflétait à elle seule la condition des femmes. Et à cet effet, l’auteur place en exergue de chacune des parties du livre ces lamentables statistiques: « En Suède, 46% des femmes ont été exposées à la violence d’un homme ». De quoi faire rager plus d’une lectrice! (De quoi me mettre hors de moi…) A vous de découvrir Lisbeth (si ce n’est pas déjà fait).
Le seul bémol tient au fait que je sois inexpérimentée en polar et en Economie: j’ai mis un peu de temps à entrer dans l’histoire, j’ai trouvé l’affaire Wennerström un brin complexe (dès qu’il est question de Finances, je me perds rapidement)… Et globalement, j’ai mis plus de temps que je ne croyais à lire ce premier tome (je suis davantage habituée aux « élans de l’âme », aux écritures « intimes »…). Cela dit, j’ai suffisamment aimé cette lecture pour lancer la réservation des tomes suivants! Surtout que les dernières pages posent les briques d’une suite…

♥♥♥ Trois bonnes raisons de lire le tome 1 de Millénium:
– Une intrigue suffisamment dense et complexe pour ne rien soupçonner de la fin…
– Une intrigue principale enrichie d’histoires « secondaires ». Double intérêt: les personnages « existent » en-dehors de l’intrigue principale, ce qui les « humanise »; ces « apartés » permettent d’installer une attente, un suspense…
– Les personnages sont plus qu’intéressants… Lisbeth est carrément fascinante!

Sur ce, lisons les avis de Bladelor et de George.

Et si vous souhaitez lire d’autres avis, ils sont pour la plupart recensés chez BOB.

livraddict_challenge.jpgPour en savoir plus sur Millénium, vous pouvez consulter les archives d’Actes Sud.

Lu pour mon plaisir et dans le cadre du Challenge Livraddict (3 livres lus sur 12! Yes!).

Thérèse Raquin a le diable au corps

Thérèse Raquin a le diable au corps

Une nouvelle fois, Nelligan ne sera pas sur la route de ce dimanche… Néanmoins, la plume poétique de Zola égaye tristement ce dimanche…
Lecture commune (et, on ne peut plus, classique) avec Neph.

therese-raquin.gifThérèse Raquin

Emile Zola

(1ère éd. 1867)
Le Livre de poche (Coll. Les classiques), 2009

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Résumé

Madame Raquin élève seule son fils Camille, enfant chétif et maladif. Très tôt, son frère lui demande de recueillir une petite fille qu’il a ramenée d’Afrique avec lui. Madame Raquin accepte et  les deux enfants grandissent ensemble, choyés, gâtés et assommés de traitements médicaux. Alors que l’un devient égoïste, veule et souffreteux, l’autre est brimé, sa fougue éteinte par les odeurs et les élans fiévreux… Tout naturellement, Camille et Thérèse se marient et emménagent à Paris, avec leur mère. Là-bas, Camille retrouve Laurent, un ami d’enfance. Laurent, un fils de paysan, brute et vigoureux. Il n’en faut pas plus pour réveiller la fougue de Thérèse…
Avis
Emile Zola n’a pas son pareil pour décrire, décrypter les comportements humains. Avec justesse et finesse, avec réalisme et poésie, il met l’âme à nu, sans rien passer sous silence. Sans artifice, les noirs désirs sont révélés, les souffrances sont peintes. Mais, mais, mais… on ne peut pas en vouloir à ces personnages, on ne peut pas les blâmer. Précisément parce qu’ils sont « humains ». Précisément, parce que, comme souvent chez Zola, on a assisté à leurs « débuts », à leurs rêves, à leurs « bons » désirs ou à leurs difficultés. Après tout, pourquoi Thérèse devrait-elle être condamnée dès sa jeunesse à ne jamais connaître la volupté? Pourquoi n’aurait-elle pas un petit morceau de ciel bleu? Bref, dans ce roman, Zola décrit sans complaisance les passions humaines, ces passions qui conduisent à la déchéance, à la misère la plus complète… à l’asservissement, à la mort.
Par ailleurs, Thérèse Raquin se rapproche d’un huis-clos psychologique: une grande partie de l’histoire se déroule dans les murs, dans le fond de commerce de Madame Raquin, triste et pathétique spectatrice du drame. Chaque sortie conduit les personnages à s’enfermer davantage et à exacerber, malgré eux, leurs peurs et leur haine, leur culpabilité. Au fil du roman, la tension croît, jusqu’à en devenir palpable et pesante, à l’instar des tragédies antiques… Les destins des quatre personnages sont d’ailleurs « dignes » d’une tragédie: passions, rapports de domination, témoin passif, et la folie, l’Etrangère qui cristallise les maux…
De même, ce roman flirte avec le fantastique: les cauchemars de Laurent et Thérèse sont si violents qu’ils imprègnent le quotidien et se confondent quasiment avec la réalité.
François, le chat de Madame Raquin, trompe également: figure de superstition, figure hautaine, témoin oculaire de l’adultère, i semble concentrer les différents maux au point d’effrayer les protagonistes.
Entre huis-clos psychologique, tragédie et fantastique, le lecteur n’a pas le temps de s’ennuyer et les pages défilent…

Trois bonnes raisons de lire Thérèse Raquin:
– L’âme humaine mise à nu, sans artifice. Ou comment les passions humaines peuvent déchirer des êtres et les conduire à la folie… et à la mort.
– Un huis-clos psychologique haletant, sombre, misérable.
– Un roman qui mêle tragédie et fantastique: funestes destins et cauchemars trop réels…

Extrait de la préface, par Zola:
« Dans Thérèse Raquin, j’ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères. Là est le livre entier. J’ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. »

Je crois savoir que Neph a aimé ce roman… Allons voir ce qu’elle en écrit…
Lu dans le cadre du
Défi J’aime les classiques!
Vous aurez sans doute remarqué que j’ai peu publié ces derniers temps (des empêchements, des priorités moins sympas). J’ai pris du retard dans la lecture de vos blogs, mails et commentaires. Je fais ce que je peux pour rattraper ça! En conséquence, le billet récapitulatif du défi aura aussi un peu de retard. Il ne sera publié que demain (voire mardi, au pire). J’en suis navrée…

defi_classique.jpg 2 livres lus sur 13.

Mon billet sur L’Assommoir.

L'Attentat de Khadra, dans la haine et le sang

L'Attentat de Khadra, dans la haine et le sang

Nouvelle lecture commune… avec Bladelor  (la coquine a oublié sa lecture!) et Neph.

L’Attentat

Yasmina Khadra

Pocket, 2006 (Ed. Juillard, 2005)

Résumé


Dans un hôpital de Tel-Aviv, Amine et Kim, deux chirurgiens, fatigués, se reposent entre deux interventions. Amine est inquiet car il n’a toujours de nouvelles pas de sa femme: elle aurait déjà dû arriver à la maison. C’est alors qu’ils entendent l’explosion… Un attentat. Tout le personnel tente de rapidement s’organiser avant l’arrivée des ambulances. Amine et ses collègues ne comptent plus les heures, auscultent, diagnostiquent, soignent, cousent, et… « trient ». Epuisé, parce qu’il a failli laisser mourir un enfant, Amine rentre chez lui. Sa femme n’est toujours pas là. Il est réveillé en pleine nuit et rappelé d’urgence à l’hôpital. La Police lui demande d’identifier un corps déchiqueté. Amine reconnaît Sihem, sa femme… C’est elle, la kamikaze. S’ensuivent l’incompréhension, la rage, le désespoir…


Mon avis
L’Attentat fait partie de ces livres dont on a du mal à se remettre… C’est ce que j’appellerais une lecture « dévastatrice ». A quoi cela tient-il? Le sujet, d’une part, les questions et les émotions qu’il entraîne, d’autre part.
L’Attentat s’inscrit dans une trilogie, dont il est le deuxième volume, consacrée au dialogue (ou à l’absence de vrai dialogue) entre Orient et Occident. Alors que Les Hirondelles de Kaboul interrogeait la place de la femme en Afghanistan, L’Attentat illustre les haines mais aussi les idéaux qui divisent les Juifs et les Arabes en Israël et en Palestine (sans jamais prêcher le Bien ou le Mal). Par sa foi en l’Homme, Amine incarne à lui seul un idéal, un espoir d’avenir: il a brillamment réussi, il a essuyé les mépris et les jalousies, mais il s’est fait sa place, il est même naturalisé israélien. En quelque sorte, il représente « l’intégration ». Pourtant, lorsqu’il sort de Tel-Aviv, lorsqu’il rejoint des zones en lambeaux comme Bethléem, Amine n’est pas celui qui a réussi, mais celui qui est aveugle ou inconscient, celui qui refuse de voir la misère et la guerre. En cherchant à comprendre ce qui a poussé sa femme à un tel acte, Amine va se rendre dans la gueule du loup et donner la parole aux groupes terroristes. Ces passages désarçonnent vraiment: les personnages sont tellement confiants, tellements sûrs de leur cause, de sa légitimité… Aveuglés par leur haine, entretenue depuis tant d’années… Pour autant, le médecin s’accroche à son idéal: il persiste à refuser de considérer la mort comme une fin, sa vocation c’est de sauver, de guérir…
Son voyage au coeur des haines et du désespoir sera aussi une intropesction: l’homme qui pensait rendre sa femme heureuse (sans doute un peu aveuglé par ses propres ambitions), l’homme qui croyait connaître sa femme, l’homme qui se voulait le seul univers de sa femme, se rend compte qu’il ne savait rien d’elle, qu’il vivait d’illusions. Ce voyage au coeur de soi, cette remise en cause génère aussi de nombreuses souffrances… Le seul repère qu’il reste à Amine: sa foi en la vie.

Enfin, l’auteur parvient à raconter tout cela sans verser dans le glauque, le morbide ou le mélodrame. Au contraire, malgré quelques scènes très dures, violentes (notamment le premier « chapitre »), Khadra sème de la poésie dans les états d’âme d’Amine, dans ses échanges avec le grand-père de Kim… Cette dernière apporte d’ailleurs un peu de « légéreté » au récit. Au final, on lit un roman composé d’instants poétiques, de désespoir, de vie et de guerre, de mort.


Trois bonnes raisons de lire L’Attentat :
– Ce court roman est horriblement réaliste et trouve un sinistre écho dans nos actualités;
– Il soulève les questions fondamentales que sont la vie et la mort, et interroge les « justifications » données à la violence;
– L’histoire d’Amine (et de ses proches, et des combattants) ébranle nos émotions.

Si le sujet vous intéresse, si vous avez aimé ce livre, sans doute aimerez-vous les films The Bubble (mêmes « questions », à Tel-Aviv) ou Valse avec Bachir.

Ce livre m’a également fait penser au court-métrage de Hélène Belanger-Martin, Mardi matin… quelque part. Ce film capte quelques minutes du quotidien de gens ordinaires dans un bus, un mardi matin, en plusieurs endroits du monde (en Orient et en Occident) : des enfants, des femmes enceintes, des travailleurs…Jusqu’à ce qu’on comprenne que le personnage récurrent n’est pas une femme enceinte mais une kamikaze, qui sous son ventre, cache des explosifs. Le générique de fin défile sur les sons de l’attentat… J’ai vu ce film voilà presque 4 ans et je ne suis pas parvenue à l’oublier. Il me revient très souvent en tête…


Enfin, allons lire l’avis de Neph


Extraits

Amine s’adresse à son ami, Naveed, un haut fonctionnaire de la Police (p.94-95).
« – Dis-moi, Naveed, toi qui as vu tant de criminels, de repentis et toutes sortes d’énergumènes déjantés, comment peut-on, comme ça d’un coup, se bourrer d’explosifs et aller se faire sauter au milieu d’une fête? […] C’est la question que je me pose toutes les nuits sans lui trouver un sens, encore moins une réponse. […] Alors, comment ils expliquent leur folie?
– Ils ne l’expliquent pas, ils l’assument.
– Tu ne peux pas mesurer combien ça me travaille, ces histoires. Comment, bordel! un être ordinaire, sain de corps et d’esprit, décide-t-il, au détour d’un fantasme ou d’une hallucination, de se croire investi d’une mission divine, de renoncer à ses rêves et à ses ambitions pour s’infliger une mort atroce au beau milieu de ce que la barbarie a de pire? »


Un commandeur (groupe de Jenin) s’adresse à Amine (p.213)
« J’ai voulu que tu comprennes pourquoi nous avons pris les armes… […] Il n’est pire cataclysme que l’humiliation. […] Vous n’avez qu’une idée en tête: comment finir dignement après avoir vécu misérable, aveugle et nu?
Personne ne rejoint nos brigades pour le plaisir, docteur. Tous les garçons que tu as vus, les uns avec des frondes, les autres avec des lance-roquettes, détestent la guerre comme c’est pas possible. Parce que tous les jours, l’un d’eux est emporté à la fleur de l’âge par un tir ennemi. Eux aussi voudraient jouir d’un statut honorable, être chirurgiens, stars de la chanson, acteurs de cinéma, rouler dans de belles bagnoles et croquer la lune tous les soirs. Le problème, on leur refuse ce rêve, docteur. On cherche à les cantonner dans des ghettos jusqu’à ce qu’ils préfèrent mourir. Quand les rêves sont éconduits, la mort devient l’ultime salut… Sihem l’avait compris, docteur. »