A Blast Machine

A Blast Machine

Qui dit Manu Larcenet, dit bonne BD. Au sens propre: une BD de qualité, drôle (Le Retour à la terre, par exemple) ou grave (Le Combat ordinaire).
En 2009, Larcenet publie Blast. Onde de choc, littérale. J’ai attendu, longtemps, longtemps, avant de lire les deux premiers opus. Et, trois ans après, quel choc!

Blast: « C’est un mot anglais difficilement traduisible… Ca correspond à l’effet de souffle, l’onde de choc d’une explosion… Une explosion, c’est une onde de surpression… Si elle se propage plus vite que le son et qu’elle entre dans votre corps, elle provoque des dégâts internes considérables… Vous vous retrouvez alors avec cette surpression d’un côté et la pression atmosphérique de l’autre… Suspendu pendant une fraction de seconde, détruit de l’intérieur avant même que la chaleur ou les débris ne vous atteignent… Le blast, c’est cet instant-là. »
Polza Mancini (Blast, tome 1)

BLAST
Tome 1: Grasse carcasse
Tome 2: L’apocalypse selon Saint Jacky
Manu Larcenet
Ed. Dargaud, avril 2011 et novembre 2009

L’histoire en quelques mots
Polza Mancini est en garde à vue. On ignore quel est son crime mais il semble à son image: obèse, alcoolique, sale, seul… Les flics, dégoutés, l’interrogent: des barres de chocolat contre son histoire. Polza prend son temps et raconte tout: son père malade et mourant, son enfance isolée, ses souffrances et ses jouissances, jusqu’à son premier blast, cette sorte de plénitude, de paradis artificiel, où il « est » sans vraiment être, qu’il ne cesse de rechercher.

Trois bonnes raisons de lire Blast:
♥ Un graphisme magnifique. Larcenet a fait le choix du noir et blanc, choix à contre-courant, mais qui laisse une entière liberté à la narration, à l’introspection du personnage. Les images au trait si particulier de Larcenet, souvent fortes, silencieuses, méditatives, parfois en pleine page, marquent, frappent tout autant l’esprit du personnage que celui du lecteur. La solitude, l’éveil des sens, le blast (en couleurs, lui) explosent au fil des pages. Une BD en noir et blanc totalement sensorielle.
♥ Une histoire haletante. Qu’elle est bien pensée, la trame de l’histoire! Un homme placé en garde à vue, une victime hospitalisée qui décède, un crime… oui, mais de quelle nature? Un présumé coupable, tellement dégueulasse qu’il ne peut être que monstrueusement coupable! Voilà le point de départ. De quoi faire mordre à l’hameçon, de quoi embarquer le lecteur pour un long voyage… Rapidement, l’enquête cède la place à l’histoire du personnage: comment de grand critique gastronomique est-il devenu un misérable ivrogne, SDF et criminel? Voyage dans les ténèbres humaines, traversée en solitaire… « Tu détesteras ton prochain comme toi-même. » « Personne ne savait où j’étais, personne ne viendrait me chercher… Curieusement, alors que c’était là tout le but de mon voyage, cette idée me terrifia… » L’âme humaine, aussi fascinante que terrifiante.
♥ Au-delà de l’histoire de Polza Mancini, c’est toute une réflexion sur la société qui s’impose, sur ses travers et ses contradictions. Le discours est bien évidemment grave, critique, métaphysique, parfois un peu moralisateur aussi. Des évidences, du bon sens, mais quelques facilités aussi… La difficulté que tout un chacun peut ressentir à vivre en société, tout étant seul ou à plusieurs, tout en étant soumis aux lois ou à ce/ceux qui nous entoure(nt). La difficulté de vivre, tout simplement, vivre pour soi, vivre soi.
Quoiqu’il en soit, Polza Mancini, notre alter ego, nous en envoie plein la figure et nous touche, bon gré mal gré. Dans le mil. Comment sortir indemne de cette série?

« Si je regarde derrière s’étend une vie de plaies et de sécheresses de laquelle je n’ai appris que la résignation. Cependant, de cette vie dégueulasse surnage une intrigante évidence : si aujourd’hui encore, je suis capable de désir et d’extase, c’est que je dois être invincible. »
Polza Mancini (Blast, tome 2)