Bohémiens en voyage

Bohémiens en voyage

Il n’est pas encore trop tard pour le dimanche poétique…
On reste en Tziganie avec quelques vers de Charles Cros.

# 19 – Dimanche poétique

Tsigane

Dans la course effarée et sans but de ma vie
Dédaigneux des chemins déjà frayés, trop longs,
J’ai franchi d’âpres monts, d’insidieux vallons.
Ma trace avant longtemps n’y sera pas suivie.

Sur le haut des sommets que nul prudent n’envie,
Les fins clochers, les lacs, frais miroirs, les champs blonds
Me parlent des pays trop tôt quittés. Allons,
Vite ! vite ! en avant. L’inconnu m’y convie.

Devant moi, le brouillard recouvre les bois noirs.
La musique entendue en de limpides soirs
Résonne dans ma tête au rhythme de l’allure.

Le matin, je m’éveille aux grelots du départ,
En route ! Un vent nouveau baigne ma chevelure,
Et je vais, fier de n’être attendu nulle part.

Charles Cros, 1842-1888

Photographie du film "Liberté" de Tony Gatlif

Poursuivez votre voyage poétique en rendant visite à: Celsmoon. Edelwe, Mango, Emmyne, Paradoxale, Chrestomanci, Laurence … Ankya, Herisson08 ,Anjelica , Schneeweiss , George, Uhbnji, **Fleur**… Sur le blog de Celsmoon, vous trouverez la liste complète des « voyages poétiques »…

L.I.B.E.R.T.E, Liberté, Gatlif écrit ton nom

L.I.B.E.R.T.E, Liberté, Gatlif écrit ton nom

Pour lire cet article en musique, écoutez la bande originale du film.


Liberté

Tony Gatlif

Avec: Marc Lavoine, Marie-Josée Croze, James Thiérrée, Thomas Baumgartner, Kevyn Diana, etc.
Année de prod.: 2008
France

Coup de cœur!


Synopsis
Des barbelés qui vibrent au son d’une musique émouvante et un mot: Liberté.
France, 1943. Alors qu’elle sillonne les bois, lentement, aux aguets, pour ne pas se faire entendre des Allemands, une famille de gitans recueille P’tit Claude, un orphelin de la guerre. Le petit garçon se prend d’affection pour Taloche, un tzigane excentrique et fantasque. Mais, la présence ennemie contraint la famille à faire demi-tour. Elle retourne donc au dernier village où elle avait établi son camp. Là, Théodore, vétérinaire et maire du village, apprend aux gitans qu’un nouveau décret interdit le nomadisme. Toute personne circulant librement pourra être arrêtée. Les gitans installent leur camp, réveillant ainsi les peurs, l’animosité des villageois. Ou la bienveillance, à l’instar de Mlle Lundi, l’institutrice, qui souhaite apprendre à lire et à écrire aux enfants tziganes… Ou la haine, comme M. Pentecôte, ancien ami, nouvel ennemi…

Avis
Voilà trois semaines que j’ai eu la chance de voir ce film, en présence de Tony Gatlif et Marc Lavoine. En trois semaines, j’ai beaucoup, beaucoup pensé à ce film. En trois semaines, j’ai écrit un millier de fois ce billet dans ma tête. En trois semaines, je ne suis toujours pas arrivée à le mettre en mots… C’est dire comme ce film m’a remuée, bouleversée et fait réfléchir.
Avec ce film, Tony Gatlif écrit une page, souvent négligée, de l’Histoire: celle des Tziganes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Peuple des routes, peuple complétement désintéressé du matériel, peuple sans « leader », leur Histoire n’a pas intéressé grand monde… Les superstitions, les peurs, sans oublier les préjugés, n’ont sans doute pas aidé. Pourtant, sur les 700 000 Tziganes qui vivaient en Europe à l’époque, la Seconde Guerre Mondiale en a fait disparaître 250 000 à 500 000. A ces disparus, le réalisateur rend hommage. A ce peuple encore trop souvent méprisé, il témoigne son amour. Avec liberté.
En effet, il n’est pas question de faire un cours d’Histoire. Gatlif raconte simplement et humblement une histoire et s’inspire pour cela de faits réels: la famille Tzigane, Mlle Lundi (figure de la Résistance). En revanche, il soigne les moindres détails jusqu’à la matière des jupes des gitanes ou au nombre de liens sur la toile des tentes. Tout devait correspondre aux us et coutumes de l’époque. De ces toiles de tentes, de ces jupes froissées et salies émanent un lyrisme émouvant. Les lumières, la qualité de la photo y concourent bien évidemment. Les compositions donnent parfois l’impression d’entrer dans un tableau… La suggestion contribue aussi à ce lyrisme, parfois tragique: la voie ferrée, la montre juive tombée au milieu des rails… Ce film est beau, au sens esthétique du terme.
La poésie du film est aussi à mettre en relation avec le titre: une ode à la liberté. Des chevaux au galop, un homme qui s’éveille, une jupe dans le vent, et des hommes qui courent. Qui courent pour courir, tout simplement. Pour sentir leurs membres, leur corps. Tina qui rit, au galop sur son cheval, j’ai rarement vu une scène aussi Belle, touchante! La course n’est pas la seule façon d’être libre. Les routes en sont également un signe, bien sûr. Mais la musique en est la véritable expression. Encore une fois, que de beauté! Les acteurs, véritables gitans venus des quatre coins de l’Europe et amis du réalisateur, sont aussi les musiciens du films (avec Tony Gatlif). Comment ne pas « trembler » en écoutant l’interprétation manouche de « Maréchal nous voilà »? Comment ne pas se laisser porter par la musique, source de vie en quelque sorte?
L’incroyable James Thiérrée, petit-fils de Charlie Chaplin, artiste accompli (danseur, acteur, musicien, que ne fait-il pas?), interprète Taloche. Ce personnage incarne la Liberté, il en est l’allégorie: sédentariser cet homme, l’enfermer, c’est le tuer. La moindre entrave à sa liberté, que ce soit celle de bouger ou de jouer, ou encore de « faire ce qu’il veut », l’aliène. Son côté fantasque se rapproche presque de la Folie. C’est un personnage qu’il sera difficile d’oublier…
Quant aux autres personnages… Je n’ai encore qu’un seul et même mot: ils sont beaux et touchants, que ce soit le futur « chef » du clan ou le « dur »… ou encore, la grand-mère… ou Tina.
Le film s’achève sur une chanson terriblement émouvante, « Les Bohémiens », chantée par la voix cassée de Catherine Ringer. Ses mots concluront ce billet:

« Si quelqu’un s’inquiète de notre absence
Dites-lui qu’on a été jetés du ciel et de la lumière
Nous les seigneurs de ce vaste univers. »

A noter que le carnet anthropométrique d’identité qui obligeait les Tziganes à se présenter à la mairie à chaque installation est remplacé par le carnet de circulation, qui doit être présenté tous les trois mois en gendarmerie ou commissariat. La liberté n’est qu’un leurre… et cette pratique révèle une grave discrimination… Bref, évitons de faire de la politique ici.

Trois bonnes raisons d’aller voir Liberté:

– Connaître une page de l’Histoire, un génocide « oublié », à travers la banale, heureuse et malheureuse, histoire d’une famille.
– Comprendre la Liberté, faire connaissance avec un peuple victime de préjugés, de peurs… et pourtant si « grand »: désintéressé, artiste, artisan…
– Se laisser porter, toucher par la Beauté: lumières, personnages, musique… Tout est Beau.
Et une quatrième raison: James Thiérrée
.

Il sort aujourd’hui sur les écrans… Alors, courez voir ce film!

Comme je le disais, j’ai eu la chance d’assister à une avant-première en présence du réalisateur et de Marc Lavoine. A l’issue de la projection, nous avons donc pu « discuter » une bonne demi-heure avec eux. Je ne connaissais pas grand chose de Marc Lavoine et même s’il ne semblait pas très à l’aise face à toute une salle de spectateurs, il s’est montré simple, a expliqué ses choix et son rôle, le tournage: comment il avait pu « communiquer » avec les Tziganes, eux-mêmes ne parlant pas tous la même langue… Il en est ressorti l’idée que le tournage avait dû être une grande famille et que la communication ne s’arrête pas aux mots. Durant les six mois du tournage, Marc Lavoine a tapissé sa chambre de photos de l’époque, des tziganes… Il s’est immergé, a changé d’époque pour faciliter le jeu de son personnage. Ça se comprend puisqu’il n’avait pas de scénario préétabli! De Tony Gatlif, l’acteur dit qu’ « il est une suite de fragments poétiques, de colère retenue, animée de musique ». Un bel hommage! Qui donne le ton du film…
Quant à Tony Gatlif, on pourrait l’écouter des heures sans se lasser. C’est un bon orateur! Enthousiasme, plein d’espoir et de vie, il donne envie de le suivre… Son Gadjo Dilo m’avait déjà fait cet effet, je continuerai sans aucun doute sur sa route.
L’Association ARTAG (Association Régionale des Tziganes et leurs amis Gadjé) était également présente.

Pour poursuivre votre voyage, allez faire un tour sur le site de Marina Obradovic, photographe de talent qui accompagne souvent les tournages de Tony Gatlif et qui a longtemps côtoyé les Roms…

Sur le sujet, à lire: la très belle BD de Bonin et Galandon, Quand souffle le vent.

Sur un air de tziganie…

Sur un air de tziganie…

La tsigane – Qu’est-ce que c’est?
Le gadjo – Un livre…
La tsigane – Tu sais lire?
Le gadjo – J’apprends…pour un jour partir d’ici! Pour devenir marin, voyager, découvrir des terres inconnues!
La tsigane – Où a-t-on vu que les mots permettaient de voyager? … Chez les gadjé, la destination détermine le chemin. Chez nous, c’est la route qui inspire la destination…”


Rencontre entre la tsigane Kheshyala et le mineur Antoine, dans la très belle invitation au voyage qu’est la BD
Quand souffle le vent de Galandon et Bonin.

Pour lire cet article en musique, connectez-vous sur Deezer et écoutez l’album de la fabuleuse et envoûtante Norig. Ici.


Quand souffle le vent

Scénario – Galandon

Dessin et couleurs – Bonin

Editions Dargaud, Coll. Long Courrier
2009

Synopsis
Quelque part dans le Nord de la France, au début du XXe siècle.
Paysages sombres, sinistres.
« Ciel bas et lourd qui pèse comme un entonnoir… »
C’est le matin. Le jour se lèvera-t-il?
Parmi les étendues de champs et d’arbres, des mines et un village pointent le bout de leurs toits…
Au cœur, un bistrot résonne des babillages, des clameurs et surtout des commérages des mineurs. “Le vieux Louis apprendrait à lire au jeune Antoine. Il voudrait naviguer! Quitter la mine! Mais il ne partira jamais d’ici!”
Dans ce village, morne et reclus, arrive une caravane…Les tsiganes dont la belle Kheshalya entrent en scène, attirant les regards malveillants, l’animosité de certaines “gueules noires”, réveillant aussi la malédiction…et les secrets, les rêves, les désirs des uns et des autres.
Le jour se lèvera-t-il?

Extrait
« – Va-t’en!! Va-t’en!!
– Tu ne pourras pas faire grand-chose avec ton bout de bois! … C’est un mulo…
– Un mulo?
– Une revenante! Qui a connu une mort violente et qui cherche à trouver le repos ou à se venger. Et c’est toi qu’elle cherche! »

Mon avis
Peu à peu, sur fond de politique sociale et économique, le drame se tisse. Le passé refait surface, rencontre le présent et bouleverse l’avenir. La magie opère, les ténèbres se soulèvent.
Bien que le canevas soit assez classique, l’histoire est simplement et justement écrite. Dès la première page, elle emporte le lecteur.
Quant au dessin, il paraît à la fois souple et brut, fin et épais: les émotions éclatent. Les couleurs font d’ailleurs partie de l’histoire: elles créent l’atmosphère de pesanteur et de grisaille, ou au contraire de liesse et de chaleur. Elles créent le fantastique.

En quelques mots:
Suivez les pas, les idéaux et les secrets du mineur et de sa gitane. Laissez-vous charmer…

Plus d’infos, de BD, de projets, de dessins… sur le blog de Galandon et sur le blog de Bonin.

Sur le blog « C’est en couverture », vous trouverez enfin un dossier pédagogique à télécharger. Ce dernier analyse, décrypte la couverture de « Quand souffle le vent » et s’appuie également sur les projets de couverture initiaux.

Un aperçu de la première planche… (pour vous plonger dans l’ambiance):