Mr Fox, you're so fantastic!

Mr Fox, you're so fantastic!

Si vous écoutez France Inter, vous ne pouvez pas ne pas avoir entendu cette bande-annonce: « Bienvenue dans l’univers de Mr Fox! Sa vie est fantastique, sa femme est fantastique, ses enfants sont fantastiques, mais ses voisins ne sont pas si fantastiques! » Etc, etc, etc.
La sortie du film fut pour moi l’occasion de découvrir l’œuvre originelle, un monument outre-manche:
Fantastique Maître Renard de Roald Dahl. Le film de Wes Anderson a aussi entraîné la réédition du livre, agrémenté non seulement des illustrations de Quentin Blake, mais aussi d’un cahier photo du film.


Fantastique Maître Renard

Roald Dahl

Titre orig.: Fantastic Mr Fox
Ed. orig.: 1970
Trad. anglais: Marie Saint-Dizier et Raymond Farré
Ed. Gallimard Jeunesse, Coll. Folio Cadet, 2010

En quelques mots
Dans la vallée, trois fermiers, Boggis, Bunce et Bean, aussi laids que méchants, ont juré de faire la peau à Maître Renard. En effet, pour nourrir sa femme et les quatre petits, le goupil se sert allégrement dans les poulaillers et autres entrepôts de cidre ou foie de canard! De quoi enrager les trois B! A tel point qu’ils décident un jour de lui tendre un piège… Le rusé rouquin se laissera-t-il faire?

Avis
C’est avec humour, simplicité et légèreté que Roald Dahl conte les aventures du fantastique renard dans un récit tenant à la fois des contes et des fables. Découpé en courts chapitres, l’histoire se rapproche du conte: les formules utilisées par l’auteur rappelle la tradition orale: « Au-dessus de la vallée, sur une colline, il y avait un bois. Dans ce bois, il y avait un gros arbre », etc. On imagine aisément (et avec plaisir) une veillée au cours de laquelle on raconterait cette histoire à une assemblée de petites paires d’oreilles! Pour autant, on ne bascule pas dans le conte de fées! Au contraire, ce serait un conte « moderne » car il est ancré dans notre réalité: les éleveurs, les villageois, ou encore les pelleteuses… Mais ce conte moderne relève aussi de la fable: preuve en est la personnification des animaux. A-t-on déjà vu une renarde en chemise de nuit? Ou tout simplement, un banquet rassemblant des renards, des lapins ou des blaireaux? Et comme toute fable qui se respecte, ou tout conte, le récit suggère une morale, tout du moins un enseignement… Dans ce texte, l’enseignement est sans doute double: d’une part, les trompeurs sont trompés (Qui est pris qui croyait prendre!); d’autre part, l’entraide, la solidarité sont mises à l’honneur (L’union fait la force!). Enfin, on pourrait aussi dégager un message « écologique »: à force de détruire la Nature (flore ET faune), celle-ci reprend ses droits…
Un petit récit qui ouvre de nombreuses discussions… La représentation de la famille, de la société, la symbolique du renard et des autres animaux, sans parler des trois fermiers, prêteraient à converser encore longuement!

♥♥ Trois bonnes raisons de lire Fantastique Maître Renard:

– Un récit court, léger et drôle, pour tous les âges… dans la tradition du conte et des fables, très joliment illustré.
– Le renard est certes rusé, mais les fermiers ne le sont pas moins. Tous les quatre se livrent un combat acharné… Mais gare! Le trompeur pourrait être trompé…
– Ce petit texte ouvre la porte de nombreuses réflexions…

Merci aux éditions Gallimard Jeunesse et à Livraddict pour la découverte de ce roman.

Les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Depuis bientôt quatre ans, je fais toujours autant parler de moi.
Je connais un succès sans failles, aussi bien en terme de lectorat, de satisfaction et de « pognon », à tel point que je n’ai encore jamais été publié en Poche.
J’ai même été adapté au cinéma (la machine à fric aurait tort de se priver!).
La mort « subite » de mon créateur a sans aucun doute contribué à ma « popularité »…
Vous avez deviné qui (ce que, devrais-je dire) je suis?
Millenium, bien sûr!

Avec Bladelor et George, nous faisons partie des derniers bastions à ne pas l’avoir déjà lu… L’occasion d’en faire une lecture commune!
Depuis plusieurs mois, ma petite sœur et son amie me pressaient (gentiment!) pour le lire…
Après quatre ans, la liste d’attente des réservations à la bibliothèque est encore longue! Et sans ma grande sœur, j’attendrais encore… Merci à elle pour ce chouette cadeau!

Trêve de bavardages… Passons aux choses sérieuses.


Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes

Millénium 1

Stieg Larsson

Titre orig.: Män som hatar kvinnor
Trad. du suédois: Lena Grumbach et Marc de Gouvenain
Ed. Actes Sud (rééd. 2009)

Résumé
Rédacteur de Millénium, Mikael Blomkvist doit se mettre à l’ombre quelques temps… Il vient de perdre un procès contre l’un des grands magnats de la Finance et des Industries, Wennerström, qu’il a accusé (dans son journal) de détournements de fonds et de multiples trafics. C’est à ce moment critique qu’intervient Henrik Vanger, autre figure puissante (et vieillissante) de l’Economie suédoise. Ce dernier fait venir Mikael chez lui, sur l’île d’Hedeby, à quelques heures de Stockholm. Il a un « job » à lui proposer: depuis plus de quarante ans, sa nièce Harriet a disparu, sans laisser de traces. Quarante ans qu’il vit obsédé par ce mystère. Quarante ans qu’il met tout en oeuvre pour le résoudre, ne serait-ce que le comprendre, en vain. Quarante ans que la Police s’y casse les dents… Si Mikael consacre un an à cette affaire, Vanger lui donnera tout ce qu’il sait sur Wennerström.
La vengeance est un plat qui se mange froid…

Avis
Comme je n’ai pas l’habitude de lire des romans noirs, des polars, j’ai bien des difficultés à écrire ce billet… Comment vous en parler sans trop en dire? Faisons court et simple.
J’imagine que le succès de Millénium est en grande partie fondé sur l’univers qu’il offre au lecteur: sombre, glauque… et surtout riche et réaliste. L’auteur parvient à mêler à la fois l’Histoire (notamment le Nazisme), la Religion et les histoires « banales », les faits divers: éternelles querelles et secrets de Famille, violences à l’encontre des femmes (certaines scènes sont très dures à lire, très « heurtantes » et rageantes), les haines, la folie et le sexe aussi… De plus, Larsson a eu l’idée d’installer ce petit monde sordide sur une île, faisant ainsi de son histoire une sorte de huis clos insulaire, un cluédo géant à l’échelle d’une île, qui sort parfois de ses frontières. Mais, son « coup de génie » ne s’arrête pas là: Super Blomkvist n’est pas n’importe quel journaliste! On apprend rapidement qu’enfant, il avait passé ses vacances sur l’île et que la jolie Harriet n’était autre que sa babysitteur… De quoi faire de son investigation une affaire personnelle… Les sentiments empiètent donc sur la rigueur scientifique…
Les pions sont en place sur l’échiquier et, à l’instar de Blomkvist, on se laisse « contaminer » par cette vieille histoire. On suit alors avec un intérêt toujours plus accru les démarches de notre « héros ». Les guillemets s’avèrent nécessaires, car Blomkvist n’a pas la chance (ou la finesse) d’un Tintin assez futé pour se sortir de n’importe quelle situation. Non, Blomkvist ne réussit pas seul, Blomkvist est un homme qui aime les femmes. Mieux, il a besoin des femmes… Et Super Lisbeth est là! C’est finalement elle, la véritable héroïne. Quelle femme cette brindille! Une véritable écorchée vive, sombre, un vrai volcan en fusion, surdouée mais pas moins fragile et violente. A travers Lisbeth, c’est aussi une histoire des femmes que l’on découvre (sans oublier les services sociaux et leurs travers), comme si Lisbeth reflétait à elle seule la condition des femmes. Et à cet effet, l’auteur place en exergue de chacune des parties du livre ces lamentables statistiques: « En Suède, 46% des femmes ont été exposées à la violence d’un homme ». De quoi faire rager plus d’une lectrice! (De quoi me mettre hors de moi…) A vous de découvrir Lisbeth (si ce n’est pas déjà fait).
Le seul bémol tient au fait que je sois inexpérimentée en polar et en Economie: j’ai mis un peu de temps à entrer dans l’histoire, j’ai trouvé l’affaire Wennerström un brin complexe (dès qu’il est question de Finances, je me perds rapidement)… Et globalement, j’ai mis plus de temps que je ne croyais à lire ce premier tome (je suis davantage habituée aux « élans de l’âme », aux écritures « intimes »…). Cela dit, j’ai suffisamment aimé cette lecture pour lancer la réservation des tomes suivants! Surtout que les dernières pages posent les briques d’une suite…

♥♥♥ Trois bonnes raisons de lire le tome 1 de Millénium:
– Une intrigue suffisamment dense et complexe pour ne rien soupçonner de la fin…
– Une intrigue principale enrichie d’histoires « secondaires ». Double intérêt: les personnages « existent » en-dehors de l’intrigue principale, ce qui les « humanise »; ces « apartés » permettent d’installer une attente, un suspense…
– Les personnages sont plus qu’intéressants… Lisbeth est carrément fascinante!

Sur ce, lisons les avis de Bladelor et de George.

Et si vous souhaitez lire d’autres avis, ils sont pour la plupart recensés chez BOB.

livraddict_challenge.jpgPour en savoir plus sur Millénium, vous pouvez consulter les archives d’Actes Sud.

Lu pour mon plaisir et dans le cadre du Challenge Livraddict (3 livres lus sur 12! Yes!).

Les Hauts de Hurle-Vent se jouent du Destin

Les Hauts de Hurle-Vent se jouent du Destin


Les soeurs Brontë ont marqué à jamais la littérature anglaise. Comme beaucoup, je connaissais leur nom et pouvais attribuer sans souci Jane Eyre à Charlotte, Hurle-Vent à Emily. Pour autant, je n’avais jamais lu leurs romans…
Je me suis contentée de regarde Charlotte Gainsbourg camper Jane Eyre. Mais quand j’ai lu (que dis-je? dévoré!) la saga de Stephenie Meyer, quand j’ai lu les nombreuses citations d’Edward & Bella (
Hurle-Vent est leur roman préféré), je me suis dit qu’il était grand temps de lire l’étrange passion de Heathcliff & Catherine…
NB: la saga
Fascination assure une importante promotion pour l’oeuvre d’Emily Brontë. Le roman se vend si bien qu’il a éré réédité avec un bandeau spécial: « le roman préféré d’Edward & Bella ». La couverture a même bénéficé d’un relooking: couverture noire, couleur rouge, dans le style des Fascination, afin d’attirer le lectorat adolescent… (Tout comme Orgueil et préjugés, Roméo & Juliette...) Marketing et littérature vont de pair!


Les Hauts de Hurle-Vent

Emily Brontë

Titre original: Wuthering Heights

Première édition – 1850

Le Livre de poche – 2008


Coup de coeur !

Résumé

A flanc de colline se dresse la demeure des Hauts de Hurle-Vent, où les vents couchent les arbres et balayent la lande. C’est dans ce décor hostile que grandit Hindley et sa petite soeur Catherine. Un soir de tempête, le père rentre de voyage, accompagné d’un jeune garçon à la peau mate. Sur la route, M. Earnshaw a recueilli ce petit orphelin qu’il a baptisé Heathcliff. D’emblée, le jeune garçon attire le mépris, la jalousie et la haine. Seuls le patriarche et Catherine l’acceptent. Ainsi, les enfants vont grandir, vagabonder, aimer, haïr, se venger… vivre et mourir…

Mon avis

Difficile de mettre en mots mon avis…
Emily Brontë ne s’embarrasse pas de descriptions longues et soporifiques, elle va à l’essentiel et perce le coeur des hommes et des femmes: elle happe l’intérêt du lecteur dès les premières pages et le maintient en son pouvoir jusqu’au dernier mot. Ce tour de force est sans doute dû, en partie, à la construction du roman, tant géographique que temporelle. Deux temporalités cohabitent dans ce roman: le présent et le passé. L’histoire des Earnshaw et des Linton nous est racontée par plusieurs personnages et rendent la lecture vivante, dynamique, tout en ménageant un certain suspense.
Ensuite, l’histoire se déroule principalement en deux lieux: Hurle-Vent, en haut de la colline, à flanc, et Trushcross Grange, au bas de la colline. Alors que le premier lieu est froid, hostile, un brin sinistre, le second est lumineux, accueillant… Ainsi, l’auteur plante un décor à la fois réaliste et noir, presque fantastique. Les paysages de landes où « crient » les vents, les demeures grandes et silencieuses, les nuits noires et la lune, font inévitablement penser au Romantisme et au roman noir/fantastique. Décor propice aux passions défiant la raison, symbolique facile (mais efficace) de l’Enfer et du Paradis… La dualité des lieux se retrouve chez leurs habitants et leurs comportements.
Ainsi, Heathcliff, Catherine, Cathy, Hindley, Hareton et bien d’autres, sans oublier Hélène, ne cessent de s’affronter, de faire souffrir et de souffrir… Ils répètent l’histoire familiale, poursuivent une malédiction. A l’instar du climat de Hurle-Vent, les passions et les sentiments sont exacerbés, poussés à leur paroxysme… Même les âmes les plus pures, innocentes, s’obscurcissent. Aucun personnage ne semblerait digne de compassion ou de pitié, tous ont des travers, des faiblesses ou une âme véritablement noire. Pourtant, la passion, inévitablement tragique, qui unit Heathcliff et Catherine porte en elle ce souffle romanesque qui transporte le lecteur, le fait rêver: ces passions faites d’amour et de haine, de joie et de douleur, de vie et de mort… Malgré son noir désir de vengeance, malgré le malheur qu’il sème autour de lui, malgré son côté diabolique, Heathcliff n’en est pas moins un homme et inspire la pitié, un peu, quand il montre l’intensité de sa douleur: « Je ne peux pas vivre sans ma vie! Je ne peux pas vivre sans mon âme! »… De même, Catherine, tout autant perfide et manipulatrice, soumise toute entière à ses passions: « Je suis Heathcliff ». Des passions si fortes qu’elles dépassent l’entendement, l’humain, si fortes qu’elles baignent les lieux d’une atmosphère noire et romantique.

Trois bonnes raisons de lire Les Hauts de Hurle-Vent:
– Ce roman (noir, fantastique, poétique et romanesque) est l’un des piliers de la littérature anglaise (et c’est le préféré d’Edward & Bella! Tout de même! ;));
– De ce roman émane une force, une intensité qui imprègne longtemps le lecteur, qui le « charme »;
– La passion, la vengeance, la noirceur des personnages sont fascinantes.

Pas d’extrait cette fois-ci. TOUT est à lire.

Raison et sentiments

Raison et sentiments

Pour cette troisième édition de la Malle aux trésors du mercredi, je vais vous présenter un de mes livres préférés (c’est le but de cette Malle!), un Classique pour changer un peu des BD et de la littérature contemporaine.

# 3 – La Malle aux trésors


Mémoires de deux jeunes mariées

Honoré de Balzac

1841-1842

Ed. Folio

Coup de coeur!

Résumé
Louise et Renée, comme de nombreuses autres filles de bonne famille, ont reçu une éducation au couvent. A leur sortie, afin de conserver leur amitié, profonde et sincère, elles s’écrivent aussi souvent que possible. Leurs routes se séparent pourtant: Renée, obéissante, se plie aux traditions et consent à épouser l’homme qu’on a choisi pour elle. Raisonnable, stoïque, elle accepte son sort et y trouve une certaine satisfaction. Louise, quant à elle, refuse de devenir religieuse pour permettre à ses frères de jouir du patrimoine paternel. Elle rêve de passion, d’émois et d’aventures. C’est ainsi qu’elle finit par jeter son dévolu sur son précepteur, un énigmatique Catalan.

Mon avis
L’école m’avait donné de Balzac une image négative, rébarbative (trop de descriptions, des pages inutiles, etc). Pourtant, ce roman, dès les premières pages, m’a réconciliée avec Balzac. J’ai compris à quel point cet écrivain frise le génie… et j’ai aussitôt plongé dans d’autres oeuvres de la Comédie humaine (dont je recommande vivement la lecture!).
Tout d’abord, le choix du roman épistolaire m’a plu: de lettres en lettres, on parvient à construire une histoire, à décrypter les personnages, leurs secrets et leurs désirs. Une attente se crée également. C’est l’avantage des écrits à la 1ère personne: le lecteur s’introduit complètement (ou pas du tout) dans la peau du personnage, un peu comme s’il vivait avec lui.
Ensuite, j’ai beaucoup aimé les deux héroïnes. A elles deux, elles incarnent l’éternel et insoluble dilemme qui déchire si souvent les femmes: la raison et les sentiments. Dilemme qui détermine le cours de notre vie. Que choisir? Faut-il se plier aux codes, accepter une vie que l’on ne choisit pas? Vivre placidement? Renoncer à nos rêves? Ou au contraire, faut-il suivre ses rêves, vivre intensément, sans se soucier des autres, de leur regard? Renée et Louise mettent leur âme à nu, illustrent parfaitement ce « combat » et la société de leur temps (place des femmes, mondanités, codes, etc.), elles font ainsi cohabiter deux tendances littéraires de l’époque: le Réalisme et le Romantisme. Je ne peux pas vous en dire au plus au risque de décevoir votre lecture.
Enfin, j’ai évoqué plus haut le génie de Balzac. Dans ces Mémoires, il déchiffre à la perfection l’âme humaine. On dit parfois que les hommes sont incapables de comprendre les femmes. Balzac prouve ici le contraire, dans une langue riche et poétique. Une telle connaissance des comportements, des sentiments, des pensées… C’est assez incroyable!

Un extrait

Lettre XVI

De la même à la même (Louise à Renée)

Mars.

Je suis habillée en blanc : j’ai des camélias blancs dans les cheveux et un camélia blanc à la main, ma mère en a de rouges ; je lui en prendrai un si je veux. Il y a en moi je ne sais quelle envie de lui vendre son camélia rouge par un peu d’hésitation, et de ne me décider que sur le terrain. Je suis bien belle ! Griffith m’a priée de me laisser contempler un moment. La solennité de cette soirée et le drame de ce consentement secret m’ont donné des couleurs : j’ai à chaque joue un camélia rouge épanoui sur un camélia blanc !

Une heure.

Tous m’ont admirée, un seul savait m’adorer. Il a baissé la tête en me voyant un camélia blanc à la main, et je l’ai vu devenir blanc comme la fleur quand j’en ai eu pris un rouge à ma mère. Venir avec les deux fleurs pouvait être un effet du hasard ; mais cette action était une réponse. J’ai donc étendu mon aveu ! on donnait Roméo et Juliette, et comme tu ne sais pas ce qu’est le duo des deux amants, tu ne peux comprendre le bonheur de deux néophytes d’amour écoutant cette divine expression de la tendresse. Je me suis couchée en entendant des pas sur le terrain sonore de la contre-allée. Oh ! maintenant, mon ange, j’ai le feu dans le cœur, dans la tête. Que fait-il ? que pense-t-il ? A-t-il une pensée, une seule qui me soit étrangère ? Est-il l’esclave toujours prêt qu’il m’a dit être ? Comment m’en assurer ? A-t-il dans l’âme le plus léger soupçon que mon acceptation emporte un blâme, un retour quelconque, un remerciement ? Je suis livrée à toutes les arguties minutieuses des femmes de Cyrus et de l’Astrée, aux subtilités des Cours d’amour. Sait-il qu’en amour les plus menues actions des femmes sont la terminaison d’un monde de réflexions, de combats intérieurs, de victoires perdues ! A quoi pense-t-il en ce moment ? Comment lui ordonner de m’écrire le soir le détail de sa journée ? Il est mon esclave, je dois l’occuper, et je vais l’écraser de travail.

L’amour naît au coeur du mal

L’amour naît au coeur du mal

Il y a quelques temps, j’ai lu un billet de Stephie sur un roman de Joyce Carol Oates: Viol, une histoire d’amour. Je ne connaissais ni l’auteur ni son roman.
Pourtant, le billet – assez troublé – de Stephie et le titre – intrigant voire choquant – ont suffi pour me donner envie de lire ce récit… Le billet de Pimprenelle (à l’origine de celui de Stephie) a conforté mon envie.
Que dire sinon que cette lecture est à nulle autre pareille? Tout en violence (physique mais surtout psychologique), en rage et en interrogations. A dire vrai, je n’avais pas lu de textes écrits aussi violemment depuis les romans de Virginie Despentes ou depuis
L’Inceste de Christine Angot (du point de vue de l’écriture, pas du sujet). Il se dégage une grande force de ce roman…

Viol, une histoire d’amour

Joyce Carol Oates

Titre original: Rape – A love story (2003)
Coll. Points, 2007

Résumé

A Niagara Falls, la nuit du 4 juillet. Tina quitte la fête de son ami pour rentrer chez elle, il est tard et Bethie, la fille de Tina, dort déjà. Sur le chemin du retour, elles sont gaies, heureuses de la soirée passée. La nuit est encore belle et Tina décide de passer par le parc afin de profiter plus longtemps du clair de lune. Funeste choix. Un groupe de jeunes abîmés par l’alcool les suit, les arrête, les traîne dans le hangar désaffecté du parc, les bat, les terrorise, viole la mère.

Mon avis

« Âmes sensibles, s’abstenir. »

Si l’on était pointilleux, on pourrait dire de ce roman qu’il constitue toute une scène d’hypotypose. Autrement dit, on a l’impression que les faits se déroulent sous nos yeux comme si on était «spectateur » de l’histoire. En effet, tout est raconté, décrit de façon simple, juste, parfois crue. Selon le personnage qu’il suit, le narrateur change de ton, souvent familier, oralisé : il donne accès aux pensées des protagonistes, victimes ou agresseurs. Ainsi, l’écriture fait mal, elle est souvent violente, parfois très violente ; elle traduit une réalité, pure et dure, que ce soit l’acte du viol en lui-même, la solitude des victimes, leur douleur et leur espoir, ou la misère des agresseurs. On souffre, on blêmit, on angoisse, on s’interroge.

Par ailleurs, ce roman illustre parfaitement les rouages rouillés de la Justice – qui n’a plus rien de juste –. Il montre la place prépondérante de la bouffonnerie au détriment des victimes et des agresseurs (qui ne prendront jamais vraiment conscience de leur acte et de ses conséquences). Cela aussi est rageant. Si on ne peut pas compter sur la Cour, si une femme déjà morte est à nouveau souillée – par la Cour elle-même –, que faire ? A qui demander Justice ? Faire justice soi-même – comment le désapprouver ? -… Cela aussi laisse songeur…

Le livre montre enfin à quel point l’image des femmes est salie. On juge une femme à ses formes, ses vêtements : « Cette femme. C’était couru. Elle le cherchait, cette garce. «  La femme
n’est même plus un être humain, c’est un objet dont on prend possession : une poupée articulée qu’on plie, tourne et brise selon nos envies… C’est pathétique. C’est rageant. C’est injuste.

En une seconde, plusieurs vies peuvent basculer…

En bref : Viol, une histoire d’amour est un livre violent : les faits mais aussi les sentiments et sensations sont très forts. Il prend littéralement aux tripes, donne envie de hurler à l’injustice, « démonte » surtout quand on sait que ces « faits divers » se produisent tous les jours…

 

D’autres avis sur ce roman:
– Celui de Stephie, très remuée par la lecture;
– Celui de Pimprenelle qui a apprécié la lecture et qui s’est visiblement beaucoup interrogée.

 

Extrait (p.60)

« Elle, la fille de Tina Maguire »

Dès que ta mère et toi avez été traînées dans le hangar de Rocky Point, tu as commencé à exister dans l’après. Jamais plus tu ne pourrais exister dans l’avant. Ce temps de ton enfance précédant celui où ta mère et toi êtes devenues des victimes avait disparu à jamais, aussi inaccessibles qu’une scène aperçue de loin et qui se dissipe en vapeur alors même qu’on la contemple avec envie.

« Maman! Ne meurs pas maman! Maman je t’aime ne meurs pas. »

Tu avais cru qu’elle était morte, sur le sol du hangar à bateaux. Tu avais rampé jusqu’à elle. Jusqu’à l’endroit où ils l’avaient laissée. Tenaillée par la douleur, terrifiée. Tu t’étais cachée dans le coin le plus sombre du hangar et tu avais pressée les mains sur tes oreilles et tu avais entendu les bruits atroces de l’agression subie par ta mère et tu avais cru entendre les bruits de sa mort si bien que toute ta vie il te semblerait que ta mère était morte, et que tu avais été un témoin de sa mort qui lui aussi était mort.

Après durerait des années. Tu vis encore ces années. Après durerait le reste de la vie de ta mère.

Ce que tu ne comprenais pas. Ce que personne n’aurait pu te dire. Que le viol n’était pas un incident qui s’était produit un soir dans le parce à la façon aléatoire dont tombe la foudre, mais la définition même de la vie de Tina Maguire, et par extension la tienne, après coup. Ce qui avait été Tina, ce qui avait été Bethie, fut brusquemment effacé. Ta mère serait La femme qui a été violée dans le hangar à bateaux de Rocky Point et tu serais Elle, la fille de Tina Maguire.